Jules Louis CRUSSARD (1876-1959)

 

Louis CRUSSARD (né à Neufchâteau le 10/6/1876, mort le 2/1/1959) est le fils de Armand CRUSSARD, docteur en médecine, et de Hyacinthe Mathilde PETIT. Né le 10/6/1876 à Neufchâteau (Vosges). Il épouse Marguerite, fille de Georges FRIEDEL et devient ainsi le beau-frère de Edmond FRIEDEL. Trois de ses fils ont fait Polytechnique : Jean (1911-1986, X 1930), François (1911-1935, X 1930) et Charles (1916-2008 ; X 1935 ; corps des mines).

Il fut élève de Polytechnique (promotion 1895 ; entré et sorti major sur 222 élèves), et de l'Ecole des Mines de Paris (promotion 1898). Il entra ainsi dans le Corps des mines.

Il fut professeur à l'Ecole des mines de Saint-Etienne et directeur technique de l'Ecole des mines de Nancy (1919-1936). Par la suite, il conseilla et présida les Mines de Potasse d'Alsace, et fut vice-président du Conseil Général des Mines.

Louis CRUSSARD a fait de nombreux travaux sur la technique minière, la constitution du charbon, etc. Il a été jusqu'à sa mort, membre de la Commission des Annales des Mines.


Louis Crussard, élève de l'Ecole des Mines de Paris
(C) Photo collections ENSMP


 

Louis Crussard
par Lambert Blum-Picard

Louis Crussard naquit le 10 juin 1876 à Neufchâteau (Vosges). Il fut élevé dans cette petite ville tranquille au moment où la vie provinciale, après la guerre de 1870, était toute retirée sur elle-même.

Son père, le docteur Armand Crussard, avait fait toutes ses études pour devenir professeur de Lettres, puis, vers 25 ans, s'était orienté vers la médecine.

Sa mère, Mathilde Petit, était la fille du principal du collège de Neufchâteau. Elle mourut à la naissance de son fils d'une embolie et le petit Louis fut tendrement élevé par sa grand-mère maternelle.

Son grand-père, M. Petit, était un fin lettré. L'enfance de Louis a baigné dans les « Humanités », nourrie de l'Histoire ancienne, au milieu de conversations émaillées de citations grecques et latines.

Il fit, jusqu'au baccalauréat inclus, ses études dans l'excellent collège dirigé par son grand-père, où les élèves étaient peu nombreux et l'instruction tranquillement approfondie. Les classes de grec et de philosophie se passaient volontiers, à la belle saison, dans le grand jardin que M. Petit avait sur le coteau qui domine la ville. Les 5 ou 6 élèves de la classe y montaient avec leur professeur discuter longuement des textes, tout le long de l'allée dite « des Philosophes ».

Louis Crussard aimait beaucoup sa ville natale et l'atmosphère lorraine. Domrémy était à deux pas. Le souvenir de Jeanne d'Arc était encore proche de l'âme des paysans. Il parcourait les Vosges sans se lasser avec son frère et ses amis. Il retrouvait chez son parrain, principal du collège de Bruyère, l'amour des Lettres, celui des longues courses botaniques dans les forêts et sur les crêtes. La nature, la musique, l'étude et les voyages étaient déjà sa prédilection.

Du collège de Neufchâteau, il passa comme boursier national au lycée de Nancy où il fit ses mathématiques. Il fut assez surpris, dans sa modestie, après un an de Spéciales préparatoires, puis un an de Mathématiques spéciales, d'être reçu major à l'Ecole Polytechnique.

On retrouve dans le dossier administratif de Louis Crussard une lettre datée du 24 mars 1895, écrite par son père au ministre de la Guerre pour solliciter, en faveur de son fils, une bourse entière à l'Ecole Polytechnique. Le docteur Armand Crussard s'exprime en ces termes :

« L'insuffisance de mes ressources m'oblige à solliciter cette faveur. Arrivé à l'âge de soixante-six ans, après avoir exercé la profession médicale pendant près de quarante ans, dans des conditions peu rémunératrices, je suis obligé de travailler toujours malgré des infirmités gagnées dans le long et fatigant exercice de ma profession; mais chaque année le champ de mon activité se rétrécit et le produit de mon travail va en diminuant.
« Si les services rendus par la famille du candidat sont pris en considération à l'appui de la demande de bourse, j'ose, monsieur le Ministre, attirer sur les nôtres votre bienveillante attention.
« Le grand-père du candidat. M. Petit, aujourd'hui décédé, comptait quarante années de services universitaires. Il fut pendant dix-sept ans, principal du collège de Neufchâteau, et professeur de philosophie. Il ne touchait pas de traitement pour ces deux fonctions, ayant sacrifié ses intérêts pour obtenir de la ville dont les ressources étaient restreintes les améliorations que réclamait la situation du collège.
« Le père du candidat, le docteur CRUSSARD, délégué cantonal depuis 32 ans, président de délégation depuis 12 ans, a été professeur à titre bénévole pour l'enseignement de l'histoire naturelle, à une époque où le collège de Neufchâteau n'avait pas de chaire de cet enseignement. »
Cette lettre marque bien le caractère du milieu noble et élevé d'où est sorti Louis Crussard.

Louis Crussard aima à l'X la concentration des études. Les sciences le passionnèrent. Il y resta de bout en bout major de promotion. Ses notes de fin d'année montrent plus particulièrement sa brillante réussite dans les mathématiques, la mécanique, la physique.


Crussard élève à Polytechnique.
(C) Photo collections de l'Ecole polytechnique

Il hésita à la sortie de l'Ecole Polytechnique pour prendre la carrière d'ingénieur au Corps des Mines. Ayant été plus poussé par la tradition que par une vocation, dès qu'il fut à l'Ecole des Mines, il se sentit très attiré par la géologie. Il espéra trouver des joies dans la connaissance intime de la terre. Il ne fut pas déçu; il aima beaucoup tous les aspects scientifiques et techniques de son métier : géologie, chimie des combustibles, technique minière, sécurité minière, tels sont les grands chapitres de l'activité où il a laissé une marque ineffaçable.

Dès sa jeunesse, à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole des Mines, il était passionné de musique. Certains camarades d'école étaient reçus par Crussard dans sa chambre de garçon. C'était le plus aimable et le plus charmant des décors de brocanteur en instruments de musique que l'on pût imaginer; la modeste chambre était encombrée d'un piano, de violons, violoncelle, flûte, etc., soit qu'il en jouât lui-même, soit qu'ils fussent à la disposition des amis, convoqués pour ces quatuors. Il était fervent de musique et passionné de toutes les formes de l'Art.

Il faut dire ici quelques mots des liens spirituels de Louis Crussard avec la délicieuse musicienne bien connue Claude Crussard, qui atteignit, comme fondatrice et chef de l'ensemble orchestral « Ars Recliviva », une célébrité et mourut prématurément dans un terrible accident d'avion au Portugal, en 1947. Une grande amitié se noua entre eux deux, faite d'admiration réciproque, lorsqu'ils se connurent en 1936. Originaires tous deux de Lorraine, ils se découvrirent une très probable parenté. Leurs dons étaient étonnamment semblables. Louis Crussard, le mathématicien, se reposait l'esprit en composant au piano. Claude Crussard, la musicienne, se délassait volontiers en cherchant à résoudre des problèmes de mathématiques et Louis Crussard s'amusait à lui reconnaître un certain génie. Ils semblaient frère et soeur par les charmes du caractère et de l'esprit. La mort de Claude Crussard fut un grand deuil pour Louis Crussard.

A la découverte passionnée des sciences et de la musique, il ajouta, à partir de son entrée à l'Ecole des Mines, celle des longs voyages. En Grèce, en Espagne, en Italie, il aima trouver les chefs-d'oeuvre de l'art, les beautés de la nature, le souvenir des anciens.

Il contemplait longuement, méditait et, le crayon en main - car il dessinait bien et volontiers - s'imprégnait des formes. Il disait souvent qu'on ne connaissait bien un paysage, un monument, une statue, que quand on l'avait peint ou dessiné. Il ne conservait pas ses esquisses; d'ailleurs il ne leur accordait guère de valeur, ce n'était pour lui qu'un moyen de mieux saisir les objets.

En sortant de l'Ecole des Mines, Louis Crussard, nommé ingénieur ordinaire des Mines, vint à Saint-Etienne en novembre 1901 et fut nommé professeur à l'Ecole des Mines. Il y resta jusqu'à la guerre de 1914 et y retourna quelque peu avant la fin de la première guerre mondiale jusqu'en fin 1919.

Il fut successivement chargé de différents enseignements : exploitation des mines, économie industrielle, levé de plans, physique, analyse, chemins de fer, perspective, puis, à nouveau, exploitation des mines, construction de machines. Son esprit en plein essor se complut à diverses disciplines et il conçut de nombreuses études dont certaines sont restées, aujourd'hui encore, inégalées.

Ce poste de professeur convenait à ses goûts pour la science pure, grâce aux loisirs laissés par le métier. Ses dons étonnants pour l'enseignement se révélèrent aussitôt. Crussard se trouva, chose rare, dans un groupe important du Corps des Mines, assemblé par l'Ecole ainsi que par le Service, milieu intellectuellement très actif.

Sa collaboration avec Georges Friedel et Emile Jouguet, sans parler de Lienard, Conrad Schlumberger, orienta ses travaux scientifiques. La fréquentation de grands mineurs comme Emile Coste, Paul Frantzen, renforça son goût naissant pour la mine.

Dès son arrivée à Saint-Etienne, il se lia d'une amitié particulière avec Georges Friedel. Professeur à l'Ecole depuis 1893, puis directeur à partir de 1907, Friedel y demeura jusqu'au moment où le gouvernement français voulut profiter de son prestige personnel et de celui de son nom pour le nommer directeur de l'Institut des Sciences Géologiques de la Faculté des Sciences de Strasbourg, où sa famille s'était illustrée.

Friedel et Crussard, esprits d'une culture générale éminente, étaient faits l'un pour l'autre, et leur vie se pénétra intimement tant sur le plan intellectuel que sentimental et familial. Ce fut une grande joie pour eux deux lorsque Louis Crussard épousa Mlle Marguerite Friedel.

Ce mariage eut lieu le 20 décembre 1909. Louis Crussard trouva en sa femme une parfaite compagne de tous les instants et de toutes les pensées qui, le secondant de toute son énergie et de toute sa tendresse, l'accompagnant dans ses déplacements lointains, sut créer autour de lui le foyer à la fois paisible et intensément vivant de vie intellectuelle qui seul pouvait lui plaire et favoriser ses travaux.

Friedel était un passionné du quator à cordes auquel il initia Louis Crussard. La famille où il entra, unie et heureuse, pleine d'enfants et largement hospitalière, baignait dans la musique, la joie et les échanges d'idées. Crussard était lui-même un charmeur d'enfants, improvisateur plein de vie et d'esprit, se mettant de plain-pied avec les plus petits dès les premiers regards.

Il avait un talent sans pareil pour enseigner dans la joie. Pendant les 18 ans qu'il a consacrés à l'Ecole des Mines de Saint-Etienne, Louis Crussard fit l'admiration de toutes les Promotions qu'il enseigna. Cet homme universel - le temps des études passé - observa davantage encore.

Lorsqu'il arriva tout jeune à l'Ecole des Mines, il était plus sensible aux séductions de la science pure qu'à l'austérité de la science appliquée à l'art des mines. Son premier cours d'exploitation des mines, ses premiers articles portent le reflet de cette tendance. Deux ans suffirent à Louis Crussard pour remettre à leur juste place les calculs et l'expérience.

Des cours remarquablement adaptés à son auditoire de jeunes évoquaient les problèmes multiples et ingrats de la mine, au même titre que les grandes questions scientifiques.

Lumineux dans l'exposé de ses idées, il avait horreur de l'enflure et du paradoxe. Il reportait, avec une sincérité non feinte, son succès professoral sur ses élèves. La formation du professeur par les élèves était un de ses thèmes favoris.

S'il sut, d'une part, rendre ses élèves désireux des progrès techniques, des méthodes nouvelles, des outils puissants, Crussard leur montra également le côté humain du métier. Il savait faire toucher du doigt comment une mine, être vivant, se développe et ne s'affirme qu'à travers les obligations et les limitations des lois physiques et humaines. Il savait montrer l'importance des idées politiques et syndicales, l'effet du climat social. Il fut le premier à préconiser les stages ouvriers.

Cette formation continue de son esprit par le professorat et par la recherche porta ses fruits dans les nombreuses études et travaux qui caractérisent ces années si pleines. Son premier travail parut en 1904 : « Contribution à étude de l'Aérage », puis ses premiers travaux théoriques portèrent sur les combustions et firent l'objet de diverses communications à l'Académie des Sciences en collaboration avec Jouguet. Elles donnèrent les premières explications théoriques des régimes de combustion plus particulièrement à pression constante, des déflagrations, des explosions amorties et des explosions entretenues.

On trouvera plus particulièrement dans la note de M. Roy l'exposé de ses travaux de thermodynamique des explosions, présentés de façon simple et condensée. La note de M. Schneider s'y réfère également et expose l'importance de ses nombreuses études sur le grisou et les poussières, sur l'exploitation des mines. Elles se sont concrétisées et résumées dans deux livres restés classiques :

« L'exploitation des Mines, la taille et les voies contiguës à la taille », paru en 1911 et « Mines, grisou, poussières », paru en 1919, et qui avaient été rédigés avant la guerre.

Crussard a posé les bases de toute la sécurité minière sur lesquelles nous vivons aujourd'hui dans son livre « Mines, grisou, poussières ». Aucun livre ne peut, encore aujourd'hui, prendre la place de cet exposé extraordinairement jeune.

Quant au livre sur la taille, il reflète bien la position d'un esprit aussi scientifique qu'analyste dans ce problème éternellement vivant qu'est un chantier au fond d'une mine. Il tenait vivement à voir ses élèves utiliser une culture mathématique suffisante même pour de simples questions de boisage, mais il leur demandait toujours de « coller » aux réalités, l'esprit et les yeux grands ouverts, afin d'étudier les nouveautés mais sans emballement injustifié.

Enfin, son livre « Ventilateurs et Compresseurs », paru seulement en 1924, est le condensé de ses études qu'en tant que professeur de construction à Saint-Etienne, il mena avant la guerre de 1914.

La première guerre mondiale devait interrompre la carrière d'ingénieur et de professeur de Louis Crussard, promu d'ailleurs ingénieur en chef le 1er août 1914, jour de la déclaration de guerre. Mobilisé à l'Inspection des Forges, il fut appelé à prendre le poste de contrôleur des fabrications d'artillerie Schneider et joua là un rôle éminent d'animateur : création des pièces de rechange de tout le nouveau matériel d'artillerie lourde, chemisage des bouches à feu pour remédier à l'usure rapide des tubes de canon, montage de pièces d'artillerie de marine, surveillance de la construction des chars d'assaut, tous ces problèmes furent posés et résolus suivant les suggestions et directives de Crussard auquel, d'une part Albert Thomas, ministre de l'Armement, séduit par son immense érudition et son clair génie, faisait confiance et, d'autre part, les grands fabricants les Schneider, les Berliet, les Renault s'adressaient pour coordonner et dégager les grandes lignes de leurs programmes de fabrication. En bref, Louis Crussard fut un des artisans de l'équipement moderne de l'armée de la victoire.

Revenu pour quelques mois à Saint-Etienne en 1919, Louis Crussard fut chargé, le 1er octobre 1919, de l'arrondissement de Nancy. Il allait, dans ce milieu lorrain où il était né, y développer une merveilleuse carrière, consacrée à l'enseignement rénové du métier de l'ingénieur des Mines, à l'administration des Mines, à la science essentielle de la chimie de la houille et du pétrole, et enfin à la technique minière. Dans cette région en plein essor sidérurgique et minier, il se trouva en symbiose avec les grands industriels et le milieu intellectuel très vif de la Faculté des Sciences.

Disons quelques mots, tout d'abord, sur cette création originale de l'Ecole des Mines de Nancy.

Elle est destinée à former, suivant les directives industrielles, les ingénieurs pour la métallurgie et les mines. Patronnée par les différents grands syndicats patronaux : Comité des Forges, Comité des Houillères, elle fonctionne (premier exemple indicatif du futur) sous l'autorité conjointe de l'Université et des ingénieurs. Elle est administrée par un conseil d'administration où une majorité d'industriels prédomine. En fait, deux hommes vont développer cette institution originale et la marquer de leur empreinte. C'est, d'une part, le Recteur de l'Université, M. Petit, directeur et, d'autre part, M. Crussard, ingénieur en chef des Mines, directeur technique.

Le 11 mai 1920, M. Crussard soumet au conseil de l'Ecole tout son plan de l'organisation. Les cours magistraux sont réduits à leur strict minimum. Les stages ouvriers sont, au contraire développés. On spécialise pour la troisième année d'études le futur ingénieur et on lui fait faire un très long stage comme attaché à un ingénieur d'exploitation. L'accent est mis sur le contact personnel entre les professeurs et les élèves. En bref, MM. Petit et Crussard donnent à l'Ecole la physionomie qui doit s'accentuer et se dégager plus nettement encore lors de la réforme révolutionnaire de l'enseignement traditionnel en 1957 : Collaboration poussée entre l'Université, l'Industrie et le Service des Mines, suppression de la plupart des cours magistraux, création de groupes de travail destinés aux explications et applications des cours essentiels, développement des stages de longue durée, souci d'habituer les élèves à établir des rapports précis et des exposés oraux convenables.

L'action de M. Crussard dans cet ensemble de Nancy est capitale. Il a une manière personnelle de comprendre les rapports de voyages d'études qu'il fait faire sur une question déterminée d'avance entre l'élève et lui. Il organise aussi des séances de bibliographie. Une fois par semaine, il passe tout un après-midi à la bibliothèque de l'Ecole à la disposition des élèves à qui il enseigne à faire une bibliographie d'un sujet, séance de collaboration hautement profitable, précieuse aussi au directeur qui apprend à connaître ses élèves à fond. M. Crussard peut ensuite, en toute connaissance, guider les ingénieurs qu'il a formés dans leur carrière et leur vie. Il a une mémoire étonnante de ces centaines de jeunes gens. Il peut après des dizaines d'années se rappeler d'eux tel fait, telle phrase, des détails de leurs examens jusqu'aux questions qu'il a posées à tel ou tel et ce qui lui fut répondu. Ce qui soutient cette mémoire, c'est un intérêt profond réel pour les êtres, qui vient du coeur en même temps que du cerveau.

L'exposé capital de M. Schwartz sur le rôle de M. Crussard à l'Ecole des Mines de Nancy montre en détail toute l'originalité de son travail et l'efficacité de son action.

La collaboration étroite et féconde entre M. Crussard et M. Petit se poursuit ainsi pendant de nombreuses années. Bien que nommé inspecteur général des Mines en 1929, M. Crussard restant provisoirement à Nancy, continue à exercer ses fonctions à l'Ecole. Mais, après s'être chargé de l'ensemble du cours de l'Exploitation des Mines, il ne le conserve plus qu'en troisième année; par contre, il assure l'enseignement des combustibles en 2e et 3e années. Cette collaboration prend malheureusement fin à la mort de M. Petit en janvier 1936.

M. Crussard reste en 1936 vice-président du Conseil d'Administration de l'Ecole dont il est nommé directeur honoraire. Il consent encore à donner à l'Ecole ce cours tant apprécié sur les combustibles.

Parlons maintenant du rôle de M. Crussard en tant qu'ingénieur en chef des Mines.

De nombreux ingénieurs des mines furent formés par lui parmi les plus éminents. Nous avons demandé à l'un d'eux, M. Maurice Duruy, ingénieur général des Mines, de bien vouloir caractériser l'action de celui qui les marqua d'une empreinte durable. Il s'exprime en ces termes.

« Crussard, qui fut un maître dans l'enseignement, qui fut un chercheur et un auteur que le temps qui passe n'atteint pas, fut tout autant celui qui consacra sa vie au service de cette administration des mines qui resta toujours sa préoccupation, souvent son guide et à laquelle un profond dévouement ne cessa jamais de l'attacher. Assurément les problèmes que pose une gestion d'arrondissement n'ont pas l'envergure dont Crussard a donné si souvent une mesure; mais l'attachement à la chose publique, s'il est de règle parmi les commis de l'Etat, n'en porte pas moins la marque de celui qui le manifeste. Chez Crussard, il fut profond, constant, fortement teinté de l'effort personnel, selon la tradition. Il fut, en outre, davantage. L'homme a tout marqué de son originalité. Pris dans des besognes où il est difficile de sortir de conventions que le temps a consolidées, Crussard, grâce à son esprit large et synthétique, à son don de voir loin, témoigna d'une action qui ne ressemblait à aucune autre.

« Sa personnalité, à Nancy, marque cette époque, entre deux guerres, où il fallait placer à la tête des arrondissements minéralogiques, des hommes qui eussent le sens de la renaissance de l'industrie, la clairvoyance de cette compatibilité souvent délicate entre les soucis de la sécurité et de la production, la volonté de discerner et mettre en oeuvre un objectif suprême, celui de la modernisation des mines appuyée sur leur reconstitution. De l'observatoire parfois étroit, souvent isolé que bâtit au service des Mines une législation et une réglementation qui touchent à tout, il fallait voir, guider et encourager en même temps que contrôler. Il fallait, dans le sens le plus large du terme, comprendre.

« Or je crois que nul ne doute, parmi ceux qui l'ont approché à cette époque, exploitants, ingénieurs du service, fonctionnaires voisins, qu'il ait réalisé tout cela, simplement, complètement, ses collaborateurs; qui, dans d'autres régions minières, s'applique à voir lui-même comment sont traités les problèmes qui s'apparentent à ceux de son service. Action humaine, action de présence, continuité, tous les ressorts du commandement ont été tendus par son esprit dans l'ambiance de clarté qui lui était habituelle au bénéfice d'une efficacité qui ne négligeait pas les plus humbles tâches. »

Nous avons personnellement, dans une circonstance capitale, pu apprécier le rôle directeur de M. Crussard dans ses fonctions. C'était en 1929, lors de la catastrophe du puits Saint-Charles des houillères de Petite-Rosselle. M. Crussard fut appelé, en tant que chargé de l'intérim de la Division minéralogique, à venir donner ses conseils à l'ingénieur des Mines chargé de l'enquête de l'accident si complexe survenu en deux phases, à vingt-quatre heures de distance, et dont il fallait élucider les causes dues, à la fois, à la nature des choses et à l'action des ingénieurs. L'ingénieur des Mines put faire une comparaison d'un puissant intérêt entre la façon dont deux hommes éminents se succédant à quelques jours d'intervalle examinèrent le problème qui se posait à eux pour élucider les causes de la catastrophe. Le premier fut Taffanel, qui apporta à son examen les qualités d'un homme formé aux sciences naturelles, appliquant ses dons d'observation pour dégager les caractéristiques, la complexité des phénomènes qui s'inscrivaient sur le terrain. Examen tout empirique mais où les valeurs de l'esprit observateur se révélaient avec une acuité profonde. M. Crussard, tout au contraire, aborda le même problème avec la discipline d'un homme formé aux sciences physiques. S'étant fait expliquer le déroulement des phénomènes, il chercha immédiatement, avec l'ingénieur des Mines, à en établir une synthèse logique, jetant les bases d'une hypothèse de façon à concevoir une théorie du phénomène qui devait expliquer ce que le terrain allait lui révéler. Ce n'est qu'après plusieurs heures de discussion que M. Crussard fit la tournée que M. Taffanel exécuta de prime abord, et qu'il chercha à examiner comment de la synthèse qu'il avait établie, l'hypothèse rendait compte des faits observés. Avec d'ailleurs une parfaite bonne foi et un esprit suffisamment souple, il constatait que l'ensemble des caractéristiques qu'il observait rentrait dans le cadre qu'il avait su construire à l'avance, tout prêt à abandonner son hypothèse si les faits venaient à en entamer la véracité.

Il s'agit bien là d'une caractéristique essentielle de l'esprit de Louis Crussard et qui en rendait le génie si clair et si lumineux.

Je voudrais maintenant esquisser le travail scientifique considérable que Crussard entreprit à Nancy.

Il est particulièrement désireux de rechercher la solution d'un des problèmes d'une actualité particulière entre les deux guerres : celui de la constitution et de la transformation des houilles.

Grâce aux libéralités de la Commission des Ecoles, le laboratoire de Travaux Pratiques de combustibles créé dès 1924 sera utilisé pour ces recherches.

Celles-ci dont les résultats sont régulièrement publiés de 1926-1938 sous forme de mémoires dans la Revue de l'Industrie Minérale portent tout d'abord sur la constitution des houilles et des substances bitumeuses et font ressortir la complexité de ces questions :

« Dans l'état actuel de nos connaissances il faut renoncer à l'espoir de connaître la « composition » des houilles, c'est-à-dire l'énumération complète des espèces chimiques individuelles qui les composeraient. Quant aux bitumes, on les étudie en se dépêtrant comme on peut dans ces matières où le couteau de la définition s'englue » (L. CRUSSARD, Revue de l'Industrie Minérale, années 1926 et 1927).

Ultérieurement, seul d'abord, puis en collaboration avec un de ses anciens élèves, M. Gauzelin, il cherche à caractériser les propriétés cokéfiantes des houilles soit par une application nouvelle de la méthode des solvants, soit par des essais d'agglutination.

Ces problèmes, que personne jusqu'alors n'avait osé aborder en laboratoire, présentent déjà à l'époque une importance capitale : il s'agit de rechercher les houilles les plus propres à la fabrication du coke métallurgique, nécessaire à l'industrie française qui bientôt se verra privée des fines en provenance de la Sarre.

Enfin, d'autres recherches sont entreprises sur la vitesse d'oxydation de la houille en milieu oxydant, pour apporter une contribution aux études sur le danger des poussières. Bouleversé en effet dans les débuts de sa carrière par la catastrophe de Courrières, M. Crussard a toujours été quelque peu hanté par le danger que présentent les poussières, particulièrement dans les houillères.

De ses recherches sur les combustibles minéraux, il conclut :

« L'étude des houilles a un caractère bien singulier. Quand on essaie de ta soumettre à la discipline de la chimie classique, on n'aboutit souvent qu'à des confusions ou des contradictions, en tout cas qu'à une impasse. Je crois que ce qu'il convient de faire, c'est « d'étager » ces problèmes de structure, dont la chimie n'est que le rez-de-chaussée; on se meut alors avec moins de difficultés dans ce dédale, à la condition essentielle de ne pas se tromper d'étage.» (L. CRUSSARD, Les données récentes sur la structure des houilles, R.I.M. 1938, 1re partie, page 331).

Malheureusement ces travaux ne purent être menés avec toute l'ampleur désirable, faute de moyens matériels suffisants et aussi par suite de l'éloignement de M. Crussard de Nancy et des lourdes tâches qu'il devait assumer. Ils lui ont cependant valu d'obtenir en 1928, en raison de leur nouveauté à l'époque, et surtout de leur valeur, la médaille d'or de la Revue de l'Industrie Minérale. (Voir en annexe l'exposé de M. Hulot sur l'oeuvre de M. Crussard : Etudes sur la structure des houilles et sur leur aptitude à la cokéfaction.)

Ces travaux sont restés aujourd'hui inégalés. Dans bien des directions les indications de Crussard mériteraient d'être reprises et devraient conduire les chercheurs actuels à de nouveaux et féconds développements. Précurseur, s'il a été sur bien des points complété, il y a encore de nombreuses voies qu'il a indiquées qui méritent d'être défrichées.

Ces recherches ne l'empêchent d'ailleurs pas de se livrer à d'autres études. C'est ainsi qu'en 1934 il fait paraître dans la Revue de l'Industrie Minérale un mémoire sur « les charges de terrain dans leurs rapports avec l'élasticité ».

C'est la première fois, expose le secrétaire général de cette revue « que le problème de la charge et des mouvements de terrain dans les tailles est examiné dans son ensemble, à la lumière des équations de la mécanique des déformations et un utilisant un appareil mathématique d'une étonnante limpidité. »

Louis Crussard continue, comme il avait déjà commencé à Saint-Etienne, à faire, surtout pendant ses vacances, des missions dans toutes les régions du monde. Il avait débuté par la Corse et la Sibérie. Il continue systématiquement presque tous les ans à faire ces voyages si féconds dans lesquels ses qualités de géologue, d'ingénieur des Mines, grand technicien de la mine, lui permettaient en peu de temps de se faire une vue synthétique du problème qui lui était posé. Il résultait de ses mises au point des programmes d'action précis qui donnaient aux missions de Louis Crussard une valeur exceptionnelle et qui faisaient que toutes les grandes entreprises minières attachaient un prix inestimable à son diagnostic et à ses déductions d'action.

Pendant toute sa vie Crussard fut un grand pédagogue. Les témoignages recueillis parmi les plus éminents de ses élèves montrent quelle a été l'action de cet esprit sur la formation de nombreux ingénieurs. Ses enfants ont été les grands bénéficiaires de ce pouvoir comme, après eux, bien des parents et des enfants d'amis, puis ses élèves. Ce que Louis Crussard expliquait entrait sans peine dans les esprits et y restait. Il était le grand révélateur des mathématiques à des enfants soi-disant peu doués. Combien de fois on l'a vu consacrer ses heures de repos à des jeunes, même dans les toutes dernières années de sa vie.

Jamais son dévouement à la jeunesse n'a été pris en défaut. Il s'intéressait à aider les intelligences à s'ouvrir. On comprend quelle joie a été pour lui l'éducation de ses fils. Ils ont été son bonheur et sa fierté. Il a été pour eux un père incomparable, au dévouement infiniment renouvelé, toujours bon, gai, intéressant. Il n'a jamais eu avec eux le plus petit geste d'impatience. Ils ne l'ont jamais déçu en quoi que ce soit. Ce bonheur a toutefois buté sur la mort de l'un de ses fils, François, enlevé, après 25 ans de vie parfaite, par les suites atroces d'un grave accident d'automobile (On trouvera dans les Témoignages les deux portraits que Jean et Charles Crussard ont dressés, chacun, de leur père et de son action éducative).

Etant à cheval entre Paris, où l'appelaient ses fonctions d'inspecteur général des Mines, et Nancy, où le rattachaient encore ses fonctions à l'Ecole des Mines et ses travaux de laboratoire, Crussard vint définitivement résider à Paris en 1936.

Il fut rapidement nommé vice-président de la Commission du Grisou, mais il commença là une nouvelle carrière.

La venue à Paris de M. Crussard, en 1936, marqua un tournant dans ses activités.

Appelé au contact de membres du gouvernement, Louis Crussard, jusqu'à présent orienté vers les travaux scientifiques et techniques, se vit choisi par quelques personnalités ministérielles pour des besognes de haute administration ou de politique générale. Il fut, fin 1936, mis en contact avec M. Ramadier, sous-secrétaire d'Etat à l'Energie, qui lui confia la mission d'orienter le gouvernement dans la question très controversée de l'indépendance de la France en matière de carburants et de la création à cet effet d'une industrie de carburants d'aviation de synthèse. Malgré un travail extrêmement rapide et fructueux, la guerre arriva avant que les applications industrielles aient pu être faites à partir des directives dégagées par M. Crussard. Précisons quelle fut son action.

Rappeler les conditions de la mission qui lui fut alors confiée fait mieux saisir l'importance qu'elle eut, le rôle capital qu'il joua alors dans un des grands problèmes de l'époque.

La production des carburants de remplacement par diverses voies et, notamment, par hydrogénation de combustibles solides, s'était insérée depuis longtemps dans la politique française des pétroles. La coordination éventuelle des recherches correspondantes avait été confiée par la loi du 10 janvier 1925 à l'Office National des Combustibles Liquides qui pouvait même, au besoin, diriger certaines de ces recherches.

Cet office avait fondé, dès 1924, de compte à demi avec le Comité des Houillères de France, le Comité des Forges, la Chambre Syndicale de l'Industrie des Pétroles, etc., la Société Nationale de Recherches sur le Traitement des Combustibles qui mit au point le procédé Audibert, étudié au laboratoire à Villers-Saint-Paul puis réalisé à l'échelle semi-industrielle à Vendin-le-Vieil près de Lens. Par ailleurs la Compagnie des Mines de Béthune, agissant isolément et de sa propre initiative, créait et mettait au point, à la même échelle, le procédé Valette.

Ces travaux, quoique encore peu développés, attirèrent l'attention des sociétés étrangères qui travaillaient dans le même domaine et possédaient des brevets qui, à leur avis, primaient toutes les créations françaises. Des négociations et des tentatives de rapprochement avaient eu lieu, en 1933, et n'avaient pas abouti.

L'Office National des Combustibles Liquides décida donc, en 1934, d'intensifier l'effort français et de mettre en oeuvre les résultats obtenus à une échelle plus importante. Un Comité Interministériel d'Hydrogénation, présidé par le sénateur Farjon, fut créé, dont les conclusions conduisirent l'O.N.C.L. à financer, jusqu'à concurrence de 75 millions, pour la mise au point industrielle des procédés Audibert et Valette, deux petites usines pilotes (Liévin et Bully), qui furent achevées en avril 1936. De leur côté, les Etablissements Kuhlmann créaient une usine d'une capacité de 20 000 tonnes par an, travaillant sur le procédé Fischer-Tropsch.

Durant cette période, les techniques avaient évolué à pas de géant à l'étranger. Les réalisations s'étaient précipitées en Allemagne où l'on assistait à une accélération de l'industrie des carburants de remplacement dont la production, qui n'était encore que de 170 000 tonnes en 1933 devait dépasser le million de tonnes à la fin de 1936. En même temps le problème des carburants d'aviation de haute qualité, rendus nécessaires par l'évolution technique des moteurs, surgissait de façon aiguë.

Brûlant les étapes, le Comité Interministériel présentait donc, en deux rapports (fin 1935 et début 1936) un projet de décision relatif à la création d'une industrie de 300 000 tonnes de carburants d'aviation à produire par hydrogénation de combustibles solides en utilisant un ou plusieurs des trois procédés connus, I.H.P., Audibert et Valette. Le montant des investissements envisagés atteignait environ 1 milliard de francs. Ce projet de principe définissait surtout les problèmes à régler : caractéristiques des carburants répondant aux demandes de la défense nationale, choix des procédés (compte tenu des impératifs techniques, économiques et financiers), choix des matières premières les plus adaptées et répondant aux nécessités de mise en exploitation rapide des gisements. Enfin, le problème des brevets et des contacts correspondants avec les sociétés étrangères était également évoqué.

Devant la complexité et l'ampleur de la question, le sous-secrétaire d'Etat aux Travaux Publics décidait, au début de novembre 1936, de constituer une mission d'études à la tête de laquelle il plaçait l'inspecteur général des Mines Crussard et à laquelle des représentants des divers ministères intéressés devaient apporter leur concours. Conseiller direct du gouvernement, l'inspecteur général des Mines Crussard devait, en vue d'une réalisation à brève échéance, prendre tous contacts nécessaires avec les administrations et les industries intéressées, tant françaises qu'étrangères, mener toutes les négociations indispensables, faire effectuer tous les essais qu'il jugerait utiles, établir tous les plans.

Dans ces conditions, il donna sa pleine mesure d'homme d'action en même temps que de diplomate, tout en restant le haut technicien chargé de réalisations pratiques et le savant qui ne perdait pas de vue les problèmes de recherche fondamentale et appliquée auxquels il était tant attaché.

Les résultats furent établis en un temps record. Dès mars 1937, dans un premier rapport d'ensemble, Crussard rendait compte au sous-secrétaire d'Etat de ses travaux. Toute l'oeuvre y était ébauchée, le cadre complet mis en place : les procédés étaient examinés et sélectionnés, le choix des gisements fixé, l'importance de l'effort financier soulignée, les essais préalables à effectuer déterminés avec précision.

Ces essais furent entrepris de suite à Béthune et Liévin, puis à Ludwigshaffen, portant sur des tonnages dépassant parfois le millier de tonnes; ils s'étendirent sur toutes les années 1937 et 1938. Parallèlement des négociations délicates étaient conduites avec l'International Hydro-Patent Company, détentrice des brevets étrangers, aboutissant à l'exécution des essais de Ludwigshaffen d'une part, à l'obtention, pour la France, d'une immunité en matière de brevets, sans que celle-ci ne préjugeât en rien de la validité de ces brevets étrangers.

L'activité de l'inspecteur général des Mines Crussard fut telle qu'avant même la publication officielle des rapports d'essais correspondants, ses travaux portèrent leurs fruits : devant les résultats obtenus, l'Office National des Combustibles Liquides, dès fin 1937, demandait au sous-secrétaire d'Etat aux Travaux Publics qu'une mise en oeuvre immédiate fut entreprise tant sur des combustibles solides (carbolignites des Bouches-du-Rhône, charbon de Decazeville) que sur des produits pétroliers.

Un comité réduit des carburants, institué par arrêté ministériel du 30 juin 1938, concluait à l'adoption d'un projet d'ensemble comportant création de quatre usines, avec la collaboration étroite et permanente de l'inspecteur général des Mines Crussard dont les travaux avaient permis d'aboutir à ces conclusions.

Le projet fut entrepris; au début de 1939 les premiers contrats furent soumis à la signature du ministre lorsque surgit un fait technique nouveau et important : le développement brutal d'une nouvelle technique pétrolière, le cracking catalytique, représenté uniquement d'abord par le procédé Houdry, que d'autres méthodes analogues devaient bientôt suivre.

Les constructions précédentes furent donc suspendues. Devant la complexité et la gravité du problème, le ministre des Travaux Publics décida d'étendre la précédente mission d'études, sous une forme nouvelle, en la chargeant de la production des carburants d'aviation par quelque technique que ce soit.

Mais entre temps l'inspecteur général des Mines Crussard avait pris la présidence des mines domaniales de potasse d'Alsace. Pour alléger sa tâche, à la tête de la mission d'études, le ministre décida d'en confier la direction conjointement aux inspecteurs généraux des Mines Crussard et Etienne.

Leur premier rapport d'ensemble fut déposé dès juin 1939. Il constituait une première Somme et une base de départ des travaux ultérieurs qui devaient s'appuyer sur les missions effectuées à l'étranger et notamment aux Etats-Unis. La guerre interrompit toute cette activité.

Pendant toute cette période d'action l'inspecteur général des Mines Crussard était resté l'homme de science songeant à l'aspect scientifique du problème, aux lois fondamentales qui gouvernaient les phénomènes, il avait construit une hypothèse de travail et bâti tout le programme d'essais qu'elle contenait en germe. Ce programme fut entrepris sous sa haute direction avec la collaboration de l'Office National et Industriel de l'Azote au début de 1938. Des résultats extrêmement précieux furent acquis sur la fusion (ou la dissolution) de la houille dans les huiles d'empâtage, sur la catalyse, l'aromatisation, le traitement du charbon par des solvants, etc. Des retards dans la livraison de matériel les ralentirent toutefois pendant l'année 1939 et la guerre mondiale les interrompit définitivement au mois de septembre de la même année (Lire en annexe, l'étude de M. Hulot sur les travaux de M. Crussard : L'hydrogénation des Charbons. Carburants d'aviation).

Indépendamment de cette importante activité, M. Crussard fut choisi par le gouvernement, le 21 novembre 1938, comme président du Groupe des Potasses d'Alsace. Il importe d'indiquer en quelques mots ce qu'est ce groupe.

Le retour des mines de potasse d'Alsace pour leurs deux tiers entre les mains de l'Etat français avait amené à développer ces mines et à en faire un producteur mondial concurrentiel avec le seul producteur important à l'époque, les mines allemandes. Petit à petit s'était créé un vaste complexe minier, chimique et commercial dont l'organisation, qui peut paraître à première vue compliquée, est le résultat d'une construction empirique, développée au fur et à mesure des circonstances.

Le Groupe de la Potasse comporte de nombreuses branches, d'abord la branche fondamentale formée par les mines domaniales de potasse d'Alsace et les mines de Kali Sainte-Thérèse, ensemble minier comparable en importance aux grandes houillères françaises et occupant, fin 1938, 12 000 ouvriers. Puis, furent créées différentes usines chimiques destinées à produire des engrais à haute teneur en potasse, filiales françaises ou belges. Enfin vinrent s'y ajouter les entreprises nécessaires pour le transport, l'affrètement, le financement et le placement des ventes à l'étranger, vaste réseau commercial couvrant le monde entier. D'éminentes personnalités avaient, chacune dans leur domaine, développé leur action dans chaque secteur : secteur mine, secteur commercial, secteur chimie, secteur transports. A leur tête un président commun arbitrait et harmonisait l'activité des divers secteurs.

En 1936, les mouvements ouvriers qui s'étendirent sur toute la France et qui peuvent être qualifiés de véritable révolution sociale, avaient terriblement secoué les mines de potasse d'Alsace et rendu nécessaire un changement d'orientation dans la politique sociale des mines. Un renouvellement partiel des dirigeants s'était imposé. En 1938, le gouvernement fut amené à mettre à la tête du Groupe des Potasses un homme dont les qualités éminentes et l'autorité morale ne seraient contestées par personne. Il demanda à M. Crussard de devenir le président conjoint des mines domaniales, de la Société commerciale des Potasses d'Alsace et de leurs différentes filiales.

Il ne fallut pas moins que la haute autorité de M. Crussard pour ramener le calme dans les esprits et faire collaborer d'une façon effective le personnel ouvrier et les syndicats au développement de cette grande entreprise que sont les Mines domaniales.

Au demeurant, M. Crussard n'était pas un inconnu dans le milieu de la potasse. Dès 1921, il avait été choisi comme Conseil technique des Mines domaniales, activité qui se limitait évidemment aux questions d'exploitation minière. Par ailleurs, il avait été élu par une assemblée de porteurs français ou neutres des parts minières des anciennes sociétés allemandes séquestrées ou liquidées pour déterminer la valeur d'équivalence du remplacement de ces parts minières par des parts bénéficiaires. Une commission arbitrale dont il fut le président, et composée avec lui de M. d'Andon et de M. Joseph Douffiagues, termina ces travaux délicats en 1938 à l'assentiment de tous.

Pendant cette période, Louis Crussard se consacra aux études relatives à la modernisation de l'exploitation du gisement de potasse et du raffinage des produits bruts extraits des mines. Il étudia également les gisements étrangers et principalement les gisements espagnols.

Il fut nommé, le 21 novembre 1938, président du Conseil d'Administration des Mines domaniales par le choix de M. de Monzie, alors ministre des Travaux Publics, qui porta sur lui le jugement que nous reproduisons ci-dessous :

« Crussard est un de ces Saint-Simoniens posthumes, qui savent aussi tourner leurs forces intellectuelles vers les problèmes de la vie pratique; sa psychologie, sa finesse, son expérience des hommes, sa haute valeur morale, oserai-je dire, font qu'il est un des experts, un des conseils les plus écoutés de l'industrie française. »

En dehors des hautes questions de politique sociale qu'il eut à résoudre, Crussard se consacra, comme son passé d'ailleurs l'y incitait, plus spécialement à la technique des mines domaniales, laissant une autonomie substantielle au directeur de la branche commerciale tout en suivant sa politique générale. La guerre mondiale eut comme conséquence la prise de possession de l'ensemble des mines par les autorités allemandes d'occupation. De ce fait, ses fonctions furent suspendues jusqu'à la libération. Il n'en continua pas moins à s'intéresser puissamment à l'industrie de la potasse, et l'auteur de ces lignes se rappelle avec admiration l'exposé panoramique que lui fit M. Crussard sur le développement de la technique, tant minière que du raffinage des sels de potasse, pendant le voyage qu'ils firent ensemble au Grand Quartier Général des Forces françaises au début de la guerre.

Les nouvelles hautes fonctions administratives de Crussard n'étaient pas sans antécédents. Il avait déjà été sollicité plusieurs fois pour résoudre de grands problèmes économiques ou financiers. C'est ainsi que de 1928 à 1938, il fut appelé comme expert permanent de l'industrie de l'azote. La création de l'Office National Industriel de l'Azote à Toulouse avait introduit en effet, dans cette industrie de l'azote, l'Etat comme concurrent aux grandes sociétés privées. Ce fait était nouveau en France et créait bien des difficultés d'adaptation. M. Crussard fut choisi pour arbitrer les grands problèmes que cette industrie posait : expert pour indiquer aux Pouvoirs publics le juste niveau du prix des engrais azotés, nécessaire pour faire fonctionner correctement cette industrie tant d'Etat que privée, expert pour fixer les répartitions de tonnages entre usines privées et usine d'Etat et pour interpréter la convention commerciale liant le Comptoir Français de l'Azote représentant toutes les industries privées et l'Office National Industriel de l'Azote.

Dès le début de la guerre, l'ensemble de l'industrie minière française fut placée sous le contrôle plus étroit et sous les directives générales du Gouvernement. A cet effet, il fut constitué au ministère des Travaux Publics, à la direction des Mines, sous l'autorité du directeur des Mines, un état-major destiné à coordonner et à diriger l'activité des différentes industries extractives françaises, plus particulièrement du charbon. A la tête du service Production, le directeur des Mines appela M. Crussard dont la compétence n'était contestée par personne. Ce fut lui qui fixa et anima les grands plans de production et de développement des houillères, prévus pour le cas d'une guerre longue mais qui furent interrompus par les tristes événements de juin 1940.

Les premiers temps de l'occupation apportèrent un ralentissement dans les activités extérieures de M. Crussard.

Tout en restant Président des Potasses d'Alsace, il se replia sur le Conseil Général des Mines où ses conseils étaient suivis avec beaucoup d'attention. Nommé le 9 juin 1941 Vice-Président de ce Conseil, il en dirigea les débats pendant 2 ans avec une compétence inégalée. En avril 1943 il fut fait à nouveau appel à lui. A l'organisation générale instaurée auprès de la direction des mines pour diriger l'ensemble de l'industrie houillère avait succédé le système des comités d'organisation gérés par la profession, et créés sous l'influence des autorités d'occupation. Le Comité d'organisation de l'industrie des combustibles minéraux solides était ainsi le successeur tant du Comité central des Houillères, organisme privé d'avant-guerre ayant des attributions d'ailleurs limitées, que du Service Production de la Direction Générale des Mines, qui avait fonctionné de septembre 1939 jusqu'à juin 1940.

Le premier président du Comité d'organisation, M. Lepercq, fut amené à prendre position contre les directives du ministre de la Production industrielle, qui était à l'époque M. Bichelonne, en ce qui concerne l'organisation du service obligatoire du travail et ses répercussions sur le régime des ouvriers mineurs. Il fallut choisir à M. Lepercq un successeur dont la personnalité fut moins offensive à l'égard des autorités d'occupation et qui cependant fut suffisamment importante et représentative pour que celles-ci ne puissent que s'incliner devant les opinions hautement motivées du président du C.O.H. M. Crussard sut remplir ce rôle parfaitement. Il poursuivit en douceur les directives de son prédécesseur et il réussit à franchir la tourmente sans inconvénient grave pour les ouvriers mineurs, assurant la stabilité de ces ouvriers, leur alimentation, la formation des jeunes, la conciliation dans la pénurie de la poursuite de certains travaux à moyen et à long terme avec l'entretien à court terme. Grâce à cette politique habile, on peut dire qu'à la libération le potentiel de production des mines françaises avait été sauvegardé, que les gisements n'avaient pas été saccagés et que l'industrie houillère française pouvait repartir sur des bases saines. Les investissements en travaux neufs avaient continué à être faits à la faveur d'une allocation incorporée dans les prix de revient, qui suivait l'évolution générale des prix et faisait l'objet d'une obligation d'emploi contrôlée, règles édictées dès l'avant-guerre par la direction des mines mais qui avaient parfois été méconnues. 5 nouveaux puits ou sièges d'exploitation destinés à produire en 1944 ou 1946 avaient été poursuivis ou achevés pendant cette période. Enfin, grâce à la dispense de départ en Allemagne obtenue pour les mineurs du fond et à l'autorisation d'embaucher à ce titre même les jeunes gens en situation irrégulière, quelque 38 000 jeunes gens parvinrent à faire en France, dans les mines, leur service de travail obligatoire.

Quand en septembre 1944, le président Crussard quitta le C.O.H. ce fut parce que le Gouvernement avait décidé, par une ordonnance, de remplacer à la tête de tous les Comités d'organisation les présidents par des fonctionnaires dépendant directement du ministre et, en particulier pour les houillères, par le directeur des mines lui-même. L'ensemble de l'industrie houillère peut être reconnaissante de l'oeuvre effectuée par Louis Crussard pendant l'occupation.

Revenons au rôle de Louis Crussard aux potasses d'Alsace.

Se sentant plus à l'aise sur le plan scientifique et technique que sur celui de l'administration financière et commerciale d'une affaire qui allait en se développant continuellement, ce fut sur sa demande que Crussard se vit, en novembre 1944, déchargé de ses fonctions de président des Potasses d'Alsace. Mais il n'était pas question pour les Potasses d'abandonner le trésor potentiel que représentaient son expérience et sa compétence dans le domaine minier. Il reprit donc activement à cette époque ses fonctions d'ingénieur conseil des mines domaniales et les remplit jusqu'à sa mort.

Les Potasses d'Alsace se trouvaient devant la nécessité de faire peau neuve au point de vue technique si elles voulaient subsister sur le marché mondial et résister à la concurrence acharnée des mines de potasse étrangères, qui s'étaient développées de façon formidable pendant la guerre mondiale et qui, bénéficiant de conditions naturelles de gisements infiniment plus favorables que les nôtres, avaient de plus bas prix de revient. Il fallait qu'abandonnant les moyens techniques actuels, il fut procédé à une révolution technique dans les mines. Crussard y avait songé dès 1938 et sous son impulsion l'ensemble de la direction générale et des ingénieurs chefs de services entreprit dès 1944 la mutation brusque qui fut réalisée. Des missions immédiatement envoyées aux Etats-Unis avaient permis d'y étudier les méthodes modernes d'exploitation et plus particulièrement le splendide matériel minier qui permettait des rendements records quintuples des rendements français. Mais il fallait adapter ces machines aux conditions naturelles qui régnent au fond des mines alsaciennes, où les terrains sont beaucoup plus lourds, où, jusqu'alors, le soutènement avait été considéré comme indispensable, où le foudroyage avait été peu expérimenté, où l'on craignait du fait des pressions de terrains ces mouvements des couches qui aboutissent souvent à de brusques coups de mur faisant littéralement exploser des masses de sel et de roches sous les pieds des ouvriers mineurs, et dégagent également du grisou, ce gaz dangereux étant contenu dans les bancs de schiste se trouvant sous les pieds des ouvriers mineurs.

Crussard joua un rôle déterminant dans la philosophie des méthodes à appliquer aux Mines domaniales. Il sut corriger les différentes directives techniques et suivre pas à pas l'adaptation des nouveaux procédés. Nous l'entendîmes souvent discuter de l'établissement des dimensions de ces exploitations par chambres et piliers, de l'organisation de fronts continus destinés au foudroyage sur des distances que l'expérience permettait seule de déterminer. Grâce à ses conseils et à son optimiste, l'équipe des Mines domaniales réalisa ce tour de force d'adapter les méthodes américaines aux gisements plus difficiles d'Alsace. Crussard joua aussi un rôle tout aussi éminent dans l'adaptation des nouveaux procédés d'enrichissement du minerai par flottation et par lévigation, problème délicat car le minerai français avec ses impuretés argileuses présentait dans le traitement par flottation des difficultés ignorées jusqu'alors.

Crussard présenta au Conseil d'administration un premier plan décennal destiné à doubler la production, a la concentrer dans un très petit nombre de sièges miniers, et à l'application des nouveaux procédés. Ce plan fut suivi rapidement de programmes d'extension qui assignèrent a la potasse des productions passant de 600 000 tonnes en 1946 à 1 200 000 tonnes, puis à 1 450 000 tonnes et, enfin, à 1 650 000 tonnes. Ce but fut atteint dans des temps records puisqu'on 1959 on put considérer qu'il était quasi réalisé. Il maintenait l'effectif ouvrier à son niveau de 1939, c'est-à-dire qu'on avait triplé la productivité de l'entreprise.

Avec sa modestie naturelle, Crussard, lorsqu'il présentait au conseil d'administration ses rapports, rejetait sur les chefs de services et ingénieurs de l'état-major des mines domaniales tout l'honneur du travail. Il disait que son rôle avait été réduit à méditer et à coordonner, mais sous ce mot apparemment modeste se révélait la valeur exacte de son travail. Sans cette méditation, cette coordination et cette mise au point, jamais les Mines domaniales ne seraient arrivées en un temps pareil aux résultats dont elles s'enorgueillissent aujourd'hui.

Les dernières années de sa vie furent consacrées à la continuation de ses études techniques et scientifiques. Appelé par sa renommée grandissante à être le conseil de nombreuses entreprises, il fut, dès octobre 1942, nommé ingénieur conseil des mines de l'Ouenza. La société, grâce aux travaux de M. Crussard, fut conduite à substituer une exploitation presque entièrement mécanisée à l'exploitation manuelle qui était en vigueur jusqu'en 1946. Cette modernisation permit en outre d'étendre considérablement le développement des chantiers à ciel ouvert. Ces études qui s'inspirent de vues d'ensemble, larges et à perspectives lointaines, sont encore aujourd'hui, pour de longues années, le thème des travaux de ladite société.

Il fit également de longues missions en Israël. A deux reprises, en 1952 et 1953, il alla étudier l'étendue désertique et aride du Neguev pour découvrir les richesses qui pouvaient y être enfouies et tâcher d'en tirer le meilleur parti : cuivre, manganèse, fer, phosphates, tout fut passé au crible de son esprit. Ses rapports sont la base sur laquelle des ingénieurs israéliens ont pu s'appuyer pour déterminer leurs méthodes de prospection et d'exploitation. Ainsi, comme l'affirment les gens de l'Israël Mining Industries, Crussard a été un des grands artisans de la mise en exploitation systématique des richesses du Neguev en Israël.

La renommée mondiale grandissante de Louis Crussard fut consacrée par l'attribution du titre de membre d'honneur de l'Association des Ingénieurs de Liège et de la plus haute distinction scientifique de celle-ci, la médaille Trasenster.

Il se perfectionnait toujours et ne voulait pas qu'une nouvelle branche de la physique ou de la chimie lui restât inconnue. Lorsqu'il venait vous trouver et qu'il devait, pour une raison quelconque perdre son temps dans une attente prolongée, il sortait de sa poche les quelques feuillets déchirés d'un cours ou d'un livre et se mettait à étudier avec une modestie et une ferveur inégalées. Ses dernières années ne virent cependant pas ralentir son activité sur le terrain. Après 1950, il fut maintes fois au Maroc, au Portugal, au Sénégal, en Guinée, en Israël. C'était toujours le même Louis Crussard, celui des dernières années, cet homme à la moustache blanche, toujours aussi alerte, au regard perçant et bienveillant, même lorsque le terrible mal, qui fut cause de sa mort, se fut installé en lui, vers 1954 sans doute, à son insu. Ce mal ne l'empêchait ni de travailler, ni de voyager, ni de rester un alpiniste convaincu, ni de jouir d'une existence active et bienfaisante. Tout au plus, la dernière année, son estomac le fit-il souffrir de temps en temps et le « gêna », comme il disait. C'était peu de chose et il attendait avec patience que le médecin le guérisse. Finalement, une opération fut décidée avec son assentiment et il escomptait retrouver la pleine jouissance de sa belle santé habituelle : un cancer se révéla dont personne ne s'était douté. On craignait pour lui les pires souffrances mais une embolie l'endormit en douceur le troisième jour après l'intervention chirurgicale, alors qu'il était heureux d'une opération qu'il croyait réussie. La soeur qui le soignait eut ce mot :

« Je ne connaissais pas ce Monsieur, mais il faut qu'il ait eu une bien belle vie pour avoir mérité une si belle mort. »

Jusqu'au bout, Louis Crussard resta pour tous les siens, et pour tous ses amis, le centre d'une vie intellectuelle, spirituelle et affective intense, répandant autour de lui le bienfait de sa parfaite sérénité et de sa philosophie inspirée des Grecs et surtout de Platon. L'été avant sa mort, célébrant ses 82 ans, il disait :

« Comme c'est agréable de vieillir ! Je ne m'y attendais pas. On se sent plus serein devant les accrocs de l'existence, on a pris un peu de recul, de la hauteur, mais surtout « on apprend » tellement plus facilement. C'est dans un sol de plus en plus riche que les notions nouvelles viennent s'implanter, elles y prospèrent avec aisance. »