Ours-Pierre-Armand PETIT-DUFRENOY (1792-1857)

Article publié dans la Jaune et la Rouge, mars 1993. La plupart des images ont été fournies directement au webmaitre par Benoît et Cécile de la Morinerie

Libres propos

Le géologue Dufrénoy, sa mère la poétesse Adélaïde Dufrénoy et son beau-père le publiciste Antoine Jay ont été rayés du Nouveau Petit Larousse Illustré après la dernière guerre pour céder leur place à des célébrités plus récentes. Le bicentenaire de la naissance de ce polytechnicien est l'occasion de faire revivre ce savant.
Son entourage familial le plongeait dans le monde de la politique, du journalisme et de la littérature sans jamais le distraire de sa vocation. Comme tant d'autres grands serviteurs de l'Etat, il utilisa ses qualités pour servir la science, son pays et la formation de la jeunesse.
Benoît de La Morinerie (X 51), l'un de ses descendants, tente, à l'aide d'archives familiales, de le faire revivre en le replaçant dans le monde politique et littéraire où il vécut.
Gérard Pilé

ARMAND DUFRENOY (X 1811)
(5 septembre 1792 - 20 mars 1856)
inspecteur général des Mines, directeur de l'école impériale des Mines, géologue, membre de l'académie des Sciences, professeur au Muséum d'histoire naturelle

par Benoît de LA MORINERIE (X 51)

LA première véritable Carte géologique de la France, à l'échelle de 1/500 000, fut présentée à l'académie des Sciences le 20 décembre 1841 [La publication de la Carte géologique de la France fut un événement pour la géologie française. Son sesquicentenaire fut célébré à l'école supérieure des Mines de Paris le 27 novembre 1991. La revue La Recherche, (n° 238, décembre 1991), contient un article de Jean Gaudant qui rappelle l'état des connaissance à la publication de cette carte et compare ce travail aux connaissances actuelles.]
. Sa réalisation avait été décidée en 1822 par le directeur des Ponts et Chaussées et des Mines. La direction de l'entreprise avait alors été confiée à André Brochant de Villiers (1772-1840) avec, sous ses ordres, deux jeunes ingénieurs des Mines, Armand Dufrénoy (1792-1857) et Léonce Elie de Beaumont (1798-1874).

Cette carte géologique constituait la synthèse graphique et le couronnement d'énormes travaux effectués en collaboration étroite par ces deux ingénieurs et savants, tous deux anciens élèves de l'Ecole polytechnique et déjà membres de l'Académie des sciences lors de la présentation de leur œuvre commune. L'introduction de l'Explication de la carte géologique, parue en trois volumes de 1841 à 1850, fut particulièrement admirée. A. Lacroix, dans son histoire des savants (1932), la place " parmi les plus belles pages de la littérature scientifique française ".

Voir le Tableau d'assemblage des six feuillets formant la carte géologique présentée en 1841. La carte proprement dite était établie au 1/500 000, le tableau d'assemblage au 1/2 000 000. (Document de la bibliothèque de l'Ecole nationale supérieure des Mines, à Paris.)

Lorsqu'on évoque cette carte les noms de ses deux auteurs sont indissociables, tant fut étroite leur collaboration. Mais lorsqu'on nomme Dufrénoy, on ne pense pas seulement à la carte géologique, on pense à l'école des Mines dont il fut le premier directeur, aux collections qui font la gloire du Muséum et de l'école des Mines, au savant, au professeur et au grand serviteur de l'Etat qu'il fut.


" La Fossée ", propriété où naquit Dufrénoy à Sevran (Seine-Saint-Denis), le 5 septembre 1792. Ce bâtiment, aujourd'hui propriété de la commune de Sevran, accueille le conservatoire de musique. Le parc qui l'entoure a récemment été baptisé " Louis Armand ".

Ours Pierre Armand Petit Dufrénoy naquit à Sevran en pleine tourmente révolutionnaire, le 5 septembre 1792, dans la propriété où étaient venus se cacher ses parents. Il fut ondoyé le surlendemain par le curé du lieu, " en crainte d'un péril ".

Un peu plus jeune que la République, à peine plus âgé que son calendrier, il était né pendant cette courte période (du 20 août au 22 septembre 1792) où les déclarations des naissances sur les registres de baptêmes n'étaient plus légales et où celles dans les mairies n'étaient pas encore instituées. C'est ainsi que le 16 messidor de l'an X de la République française une et indivisible, Pierre Narcisse Hamelin, maire de Sevran, fit comparaître le citoyen Willemard, ancien curé de la paroisse de Sevran, et Jean-Louis Laya, homme de lettres, pour qu'ils attestent que le jeune garçon présenté par sa mère était bien l'enfant mâle né à Sevran le cinq septembre mil sept cent quatre-vingt-douze, fils de Simon Petit Dufrénoy, ancien procureur au ci-devant Châtelet de Paris et de dame Adélaïde Gillette Billet, son épouse... Cette démarche s'avérait nécessaire pour que le jeune Armand puisse entrer comme pensionnaire au lycée de Rouen. Sa mère allait s'en retourner en Piémont où son père avait pu obtenir le poste de greffier en chef du tribunal civil d'Alexandrie.

La vie auprès de ses parents à Sevran d'abord, puis à Alexandrie se terminait pour le jeune Armand. Il allait être pensionnaire. Il avait connu une vie très simple, entourée d'affection. Mais les malheurs de sa famille, la courageuse résignation de son père dont la vue faiblissait, le dévouement de sa mère l'avaient frappé et avaient développé en lui une précoce maturité. C'est plein de zèle et à la satisfaction de ses maîtres qu'il entreprend ses études.


Il n'avait connu que par ouï-dire la vie de ses parents avant la Révolution. Son père, Simon Petit Dufrénoy, fils d'un maître rôtisseur, était né en 1739 à Paris. Il avait été reçu procureur au Châtelet en 1766. Voltaire, dans les dernières années de sa vie, l'avait chargé de difficiles affaires. Les deux hommes s'étaient appréciés. Singulier personnage, selon la comtesse d'Hautpoul, causeur éblouissant, aimant la littérature et les lettres, le procureur tenait un rang distingué dans la société. Sa finesse d'esprit et sa probité lui avaient ouvert une nombreuse clientèle dans la haute aristocratie.

Devenu veuf vers la quarantaine, il épousa en secondes noces, le 6 novembre 1780, Adélaïde Gillette Billet. Elle n'avait pas quinze ans (elle était née un 5 décembre) et le mariage avait nécessité une dispense de Monseigneur l'archevêque.

Adélaïde était la fille de Jacques Billet, maître joaillier " fournisseur des rois de Pologne " dont la boutique égayait la rue de Harlay. Mais c'est par le porche qui donnait sur la place Dauphine que quelques anciens habitués du salon de Mme Geoffrin retrouvaient chez l'orfèvre, en cercle restreint, Stanislas-Auguste, roi de Pologne, " l'homme le plus distingué d'Europe ". Le riche commerçant cultivait les lettres.


Les deux filles du joallier Jacques BILLET : à l'épinette, Adélaïde Gillette, (1865-1825), future Mme Dufrénoy ; derrière, sa sœur cadette, Anne Sophie, (1770-1845), future Mme Hesmart, (miniature - coll. part.).

Estimant que son épouse choyait trop sa fille, il avait confié son éducation à l'une de ses tantes, Mère Saint-Félix, supérieure des Sœurs Hospitalières de la Roquette. Adélaïde, gâtée par sa tante, lut toutes les œuvres de sa bibliothèque. Rendue à ses parents, son père lui ouvrit la sienne avec pour unique consigne de ne pas jeter les yeux sur la Pucelle d'Orléans ni sur la Nouvelle Héloïse. Il admit sa fille dans son cercle littéraire. Elle y retrouvait son cousin J.-L. Laya [Jean-Louis LAYA, (1761 -1833), cousin germain d'Adélaïde Dufrénoy, auteur dramatique, (Acad. fr. 1817), devint critique littéraire du Moniteur] qui se lançait dans le théâtre avec son ami J.B. Legouvé.
[Gabriel Marie Jean Baptiste LEGOUVE (1764-1824), homme de lettre et dramaturge, (Acad. fr. 1798), est l'auteur de ce vers célèbre extrait du Mérite des Femmes :
" Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère ".
Il fut moins célèbre que son fils Ernest Wilfrid Legouvé (1807-1903), dramaturge et liseur hors ligne (Acad. fr. 1856).]
Adélaïde renoua avec une amie d'enfance, Gabrielle Charpentier, la future épouse de Danton. Elle allait la rejoindre dans le Café de l'Ecole et du Parnasse qu'avait ouvert M. Charpentier sur le quai des Ecoles près du Carrefour des Trois Mariés. C'est là qu'elle fut remarquée par un séduisant procureur qui s'intéressa peut-être plus à la fortune du joaillier qu'à l'esprit et à la culture de cette jeune fille à peine sortie de l'adolescence. Très vite, elle accepta de l'épouser. Le couple s'installa chez le procureur à l'angle du quai des Ecoles et de la rue de l'Arbre Sec. M. Petit Dufrénoy recevait familièrement hommes de lois et poètes. La Harpe [Jean François Delharpe dit LA HARPE (1739-1803), critique et auteur dramatique (Acad. fr. 1776)] compléta la culture de la jeune épousée en lui faisant lire les poèmes érotiques de Parny.

La mort de son père, la perte d'un premier enfant, les nombreuses infidélités de son mari assombrirent Adélaïde. Elle se mit à composer des Elégies, s'enhardit à publier ses premiers essais dans l'Almanach des Muses. A dix-huit ans, sous l'égide de La Harpe, Adélaïde Dufrénoy ouvrait un salon littéraire. Chamfort [Sébastien Roch NICOLAS dit de CHAMFORT, (1740-1794), écrivain français (Acad. fr. 1781). Il sera secrétaire de Madame Elisabeth. Plus tard il rédigera certains discours de Mirabeau. Il " jugeait le rire nécessaire, comme un remède à la vie "], Madame de Saint-Huberty, Florian, Fabre d'Eglantine et toute une pléiade de chevaliers-poètes le fréquentèrent. Parmi eux se trouvait le charmant et séduisant Louis de Fontanes (1757-1821), " rempli d'esprit, de politesse et de grâce ", mais aussi " engoncé dans son élégance, impertinent et parfois boudeur ". Tel le jugea Adélaïde. Elle ne fut pas indifférente à ses avances. Entre les deux poètes s'établit une liaison, souvent contrariée, qui, au cours des années, se muera en une simple, solide et durable amitié.

Les talents poétiques de son épouse amusaient le procureur. Ne la comparait-on pas au plus célèbre poète de l'époque, à l'abbé Delille (1738-1813) [abbé Jacques DELILLE (1738-1813), poète français célébré à la fois par le néoclassicisme officiel sous l'Empire et par les premiers romantiques] ? Pour la distraire il racheta le Courrier lyrique et amusant ou passe-temps des toilettes dont Adélaïde devint directrice en 1787.

Cette vie brillante et insouciante trouva son apogée lorsque la gloire littéraire de Fontanes fut consacrée en présence de sa Muse par la remise du prix de l'Académie française, le 24 août 1789. Chateaubriand raconte en ces termes le dîner offert par son ami Fontanes après les longues heures de cérémonies officielles : " Dîner fort gai, nous étions pour convives, moi, Guinguené, Flins, le chevalier de Parny. La Harpe, qui prétendait qu'il n'allait plus à ces parties de jeunes gens, avait envoyé sa femme. Mme Dufrénoy la poétesse et la maîtresse de Fontanes y était, et, ce qu'il y a de bien français c'est que le mari y était aussi et qu'il ne s'apercevait de rien. Grande chère, bon vin, pas trop poètes, cependant nous ne pouvions nous empêcher de l'être un peu ".

Le procureur n'accepte pas les nouvelles idées. Il est pour l'aristocratie. Sa charge disparaît. Sa clientèle s'évapore. Il est ruiné. Les Dufrénoy quittent le quai des Ecoles et s'installent rue Montmartre. Pour assurer leur subsistance, Adélaïde se met à copier des expéditions pour des avoués et des hommes d'affaires. Les duretés du sort rapprochent les deux époux. La vie à Paris devient dangereuse. Mme Dufrénoy attend un enfant. Laya leur propose de se retirer à Sevran, à " La Fossée ", propriété sise en lisière de la forêt de Bondy.

L'abbé Sicard, échappé miraculeusement de l'Abbaye, frappa à leur porte au moment où naissait le futur géologue [ L'abbé Roch-Ambroise Cucurron dit l'abbé SICARD, (1742-1822) directeur de l'institut des sourds-muets de Bordeaux fut envoyé à Paris s'initier à la méthode de l'abbé de L'Epée auquel il succéda en 1789 à l'institut des sourds-muets de Paris. Auteur de nombreux ouvrages sur l'instruction et sur le langage des sourds-muets. (Acad. Fr. 1795 puis à sa réouverture en 1803)]. Cet humble abbé, successeur de l'abbé de l'Epée, instituteur des Sourds-Muets, s'ingénia à faire connaître aux amis en péril le refuge qu'était La Fossée. Florian, Camille Jordan [Camille JORDAN (1771 - 1821), écrivain et homme politique français, grand-père du mathématicien Marie Camille Jordan (1838- 1922)], le philosophe de Gérondo s'y cachèrent.
Laya, persécuté pour avoir publié l'Ami des Lois pendant le procès de Louis XVI, Legouvé, harcelé par Robespierre, vinrent aussi à La Fossée. Les Dufrénoy, bien que conscients du danger, ne refusaient personne. Sous les yeux d'Adélaïde nourissant son fils, des révolutionnaires vinrent arracher chez elle, en 93, le marquis d'Usson. Il périra sur l'échafaud. Un matin, Fontanes vint frapper à leur porte. Il avait fui Lyon où sa situation devenait périlleuse. Il arrivait avec une épouse, une belle-mère et un prêtre, oncle de cette dernière. Les Dufrénoy les accueillirent tous.

Ils vécurent à Sevran jusqu'au jour où l'ancien procureur obtint les fonctions de greffier au tribunal d'Alexandrie. Armand partit avec ses parents au Piémont mais dès 1803 il revenait en France pour entrer au lycée de Rouen où il se lia d'amitié avec Achille Valenciennes, le futur zoologiste.
[Achille VALENCIENNES, (1794 -1865), zoologiste français, fit toute sa carrière au Muséum. Il succéda comme professeur titulaire à Geoffroy Saint-Hilaire. Auteur d'Histoires naturelles sur les Poissons etc. (Acad. des Sciences, 1844)].
Madame Duchauffour écrit à sa fille : " J'ai été avant-hier voir ton fils. Il se porte comme un ange et travaille de même. M. Joffret m'a dit devant lui quil était parfaitement content et tous ses maîtres aussi ; enfin que personne n'avait à se plaindre de lui. Il grandit beaucoup en taille et en sagesse. Tu trouveras ci-joint une lettre de lui ". Dans cette lettre Armand s'inquiète de la vue de son père qui baisse. Il demande à sa mère si l'opération a réussi. Mais l'opération n'a pas pu se faire. L'ancien procureur devient aveugle. Madame Dufrénoy ne le quitte plus. Au tribunal, assise à ses côtés, elle écrit et lit à sa place.
Cette présence féminine scandalisa. Des plaintes remontèrent jusqu'à Paris et un document officiel daté du 24 ventôse an XIII (14 mars 1805) parvint à Alexandrie : " Napoléon, empereur des Français, sur le rapport du grand juge, ministre de la Justice, décrète révoquée, la nomination du sieur Dufrénoy aux fonctions de greffier du tribunal d'instance séant à Alexandrie, département de Marengo ".


Simon PETIT-DUFRENOY (1739-1812), procureur au Châtelet, père d'Armand Dufrénoy (Coll. privée)


Mme DUFRÉNOY, née BILLET (1765-1825), mère d'Armand Dufrénoy (Coll. privée)



Les époux Dufrénoy rentrent à Paris. La mère d'Adélaïde les accueille chez elle, au 16 de la rue Bourtibourg. Ils y retrouvent la sœur cadette de Madame Dufrénoy, séparée de son époux le général Hesmart.
[Jean HESMART, négociant en laines, épousa Sophie Billet, soeur d'Adélaïde Dufrénoy. Républicain convaincu, il s'engagea dans les armées et offrit la moitié de sa fortune à la nation. (Il perdra l'autre moitié). En 1794, il commandait la division de gendarmerie qui avait été formée avec l'ancienne garde à cheval de Lafayette. Convoqué par les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale dans la nuit du 8 au 9 thermidor, il est nommé général de brigade par intérim pour assurer le commandement de la force armée à Paris en remplacement d'Henriot, mis en disgrâce. Venu arrêter ce dernier à l'Hôtel de Ville, il se fait enfermer. Il sortira vivant, mais cette aventure stoppa sa carrière. Son portrait en pied par Louis David se trouve au musée Carnavalet].

Adélaïde est sans ressources, avec un mari aveugle et malade, (il s'éteindra en 1812). Elle obtient que leur fils entre au lycée impérial (futur Louis le Grand). Il y achève ses études classiques et y commence celles des mathématiques.

Pour subvenir à leurs besoins, Mme Dufrénoy reprend sa plume. Elle publie en 1806 ses Opuscules poétiques. Elle retrouve la comtesse d'Hautpoul
[Anne-Marie de Montgeroult de Coutance, comtesse d'HAUTPOUL (1763-1837). Veuve du comte de Beaufort, fait prisonnier à Quiberon et fusillé, elle se remaria avec le comte Charles d'Hautpoul. On lui doit des recueils de vers, des romans et des ouvrage d'éducation.]
Celle-ci dirige L'Athénée des Dames et collabore avec elle. Elle écrit nouvelles et romans.

Fontanes, devenu Grand maître de l'Université et président du Corps législatif, parle d'elle à l'empereur. De son côté, le comte de Ségur rappelle à Lucien Bonaparte l'époque où ils allaient tous deux présenter leurs essais poétiques en son salon. [Louis-Philippe comte de SEGUR d'Aguessau (1753 - 1830), diplomate sous Louis XVI, chef des cérémonies à la cour de Napoléon, homme de letttre auteur notemment de Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes dont les premiers tomes parurent en 1826. (Acad. fr. 1803)].
Allait-on laisser dans la misère cette femme que l'on nommait la Sapho française ? Ces démarches conduisent Napoléon à accorder une pension d'Etat à Madame Dufrénoy dont la vie devient plus aisée. Elle rouvre son salon tandis que son fils, de plus en plus passionné par les sciences, obtient le premier prix de mathématiques en 1809, puis entre 10e à l'Ecole polytechnique en 1811.

Les rescapés du salon d'antan : des auteurs tels que Bouilly [Jean Nicolas BOUILLY (1763-1842), avocat, ami de Mirabeau puis, auteur dramatique. Sa Léonce (1798) inspira le livret du Fidelio de Beethoven], la comtesse d'Hautpoul, Marcelline Desbordes-Valmore ; des nouveaux tel le chansonnier Béranger ; des personages plus graves tels que les savants Cuvier et Arago, le philosophe de Gérando, fréquentent le salon de Madame Dufrénoy. L'abbé Sicard y introduit un homme qu'il avait connu en Gironde, Antoine Jay, précepteur des enfants de Fouché et rédacteur en chef du Journal de Paris. Fontanes y fait des apparitions et Chateaubriand aime s'arrêter chez la femme poète avant d'aller dîner chez Madame de Staël.

Armand croise tout ce monde chez sa mère mais avant tout, il travaille. Dans une lettre à Mme Dufrénoy, l'abbé Sicard termine par ces mots : " J'ai vu ce matin Mr Renaud de l'Ecole polytechnique qui m'a dit un grand bien de votre charmant fils. Vous sentez bien que je le lui ai beaucoup recommandé quoiqu'il n'en ait pas besoin ". Sorti second en 1813, Armand commence sa carrière d'ingénieur à l'école des Mines qu'il rejoint à Moûtiers en Savoie. Les installations de Pesey l'initient aux problèmes pratiques que posent l'exploitation des mines et la métallurgie. Il se passionne pour les recherches géologiques qu'il effectue lors de grandes randonnées dans la montagne. Il aimera parler de cet heureux temps qui cessa brutalement. Le traité du 30 mai 1814 rendait la Savoie à la Sardaigne. Ils n'étaient alors que trois élèves présents à l'école, Lambert, Juncker et Dufrénoy. Il fallait fuir. Le comptable, vidant sa caisse, ne put leur trouver que 106 francs. Ils durent rentrer à pied, évitant les armées étrangères. Le voyage dura treize jours. A Paris, il leur resta juste assez pour se faire conduire en voiture dans leur famille.

Dufrénoy retrouve sa mère devenue célèbre. Elle venait de recevoir le prix de poésie de l'Académie française pour son Ode sur la mort de Bayard. Les immortels avaient osé honorer une femme !


Adélaïde Gillette BILLET épouse DUFRÉNOY reçut grand prix de poésie de l'Académie française en 1811

Ses études à l'école des Mines durent encore trois années qui lui parurent fort longues, bien que coupées par trois missions d'études, aux mines de Pallaouen (Finistère), dans les Ardennes et le long de la côte de Piriac (Loire inférieure).


Nombre de personnalités des mondes littéraires, artistiques et politiques fréquentent le salon de sa mère. Béranger compose une chanson en son honneur " A ma lampe " qui fera carrière sous deux airs différents. Le chansonnier y conte que toute la nuit, pris par sa lecture, il craint que sa lampe ne s'éteigne, et chaque couplet s'achève par ces deux vers :

" Veille, ma lampe, veille encore,
Je lis les vers de Dufrénoy ".

C'est en ce salon que se retrouvent les libéraux et notamment Antoine Jay qu'accompagne souvent sa fille Caroline. Née en 1795, quelques semaines après le départ de son père aux Etats-Unis, elle y parle de son herbier avec Cuvier, de dessin et peinture avec Madame Vigée-Lebrun et de sujets variés avec les autres personnalités. Elle y rencontre avec plaisir le fils de la maison qu'elle épousera en 1819.

 


Antoine JAY (Coll. privée)


Antoine JAY, de l'Académie Française, (1769-1854), beau-père d'Armand Dufrénoy.
Il fut directeur du Journal de Paris de 1810 à 1814
rédacteur en chef du Constitutionnel de sa fondation en 1815 jusqu'à 1846
cofondateur de la MINERVE FRANCAISE.
(Gravure le présentant en tête d'une de ses œuvres.)

Rentré des Etats-Unis en 1802, Antoine Jay, grâce à l'appui de son ancien professeur de rhétorique à Niort, un certain Fouché devenu ministre de la Police, put se faire rayer de la liste des émigrés et reprendre ses fonctions d'avocat au barreau de Libourne. Fouché lui confia l'éducation de ses enfants et le fit attacher au cabinet de l'empereur, comme traducteur des journaux anglais. Jay assurera ces fonctions jusqu'en 1814. Journaliste, il collabora au Mercure avec Marie-Joseph Chénier et fut rédacteur en chef au Journal de Paris.
[Marie-Joseph Chénier, (1764-1811), écrivain, est le frère d'André Chénier qu'il ne put sauver de la guillotine. Auteur de pièces de théâtre, de poèmes, dont le chant du départ, et d'ouvrages sur la littérature. Daunou écrivait à Jay dans une lettre inédite datée du 16 mars 1811 : " ... Il se promettait de retrouver quelque autre occasion d'exprimer publiquement l'estime que votre talent et votre caractère lui avaient inspiré. La veille de sa mort, il me parlait de vous, en vous comptant parmi ceux qui pourraient rétablir l'honneur des lettres... "].
Antoine Jay, élu membre des représentants par le collège de Gironde, joua un rôle capital aux côtés de Fouché et de La Fayette lors de la séance secrète de la chambre, le 21 juin 1815. Il prononça le discours d'ouverture devant Lucien Bonaparte, envoyé par son frère, et intervint au cours des débats qui arrachèrent l'abdication de l'empereur. Dans son discours de réception à l'Académie française, en 1832, Jay justifiera en ces termes son rattachement à l'Empire : " La première Révolution, poursuivant la liberté avec trop d'ardeur, manqua son but et ne put se sauver qu'en tombant épuisée dans les bras d'un dictateur nécessaire et plein de génie ".

Aux premiers jours de la Restauration, sous l'impulsion de Benjamin Constant et de La Fayette, il fonde l'Indépendant avec Jouy [Victor-Joseph Etienne, dit de JOUY, (1764-1864), littérateur français, auteur de tragédies, de livrets d'opéra (dont le Guillaume Tell de Rossini), de tableaux de moeurs, etc. (Acad. fr. 1815)], Jullien [Marc Antoine JULLIEN dit Jullien le pauvre, (1775-1848), vécut une vie difficile de publiciste libéral. On doit à son fils, ingénieur, (1803-1873), de nombreuses réalisations dont la construction des chemins de fer Paris-Orléans et Paris-Lyon], Couriet, et Dumoulin [Evariste DUMOULIN, (1770-1833), publiciste français], journal qui prendra très vite le nom de Constitutionnel et qui deviendra le principal organe d'opposition des conservateurs libéraux. Jay le dirigera pendant plus de trente ans.

Tel était l'homme dont Armand épousa la fille.


Ours Pierre Armand DUFRENOY, vers 1830 (coll. part.).


Caroline JAY, épouse d'Armand DUFRENOY, vers 1830 (coll. part.).

Nommé ingénieur aspirant en 1818, Dufrénoy se vit confier la responsabilité d'un sous-arrondissement couvrant les départements de Seine-et-Marne, d'Eure-et-Loire et du Loiret. Simultanément, Brochant de Villiers, qui avait apprécie ses talents, l'appela à l'école des Mines. Il fut chargé de la conservation des collections, des cartes, livres et plans, travail immense qu'il accomplira lui-même jusqu'en 1825, puis supervisera ensuite lorsque Brochant de Villiers lui demandera d'enseigner à sa place en le faisant nommer professeur suppléant.

L'école était passée, depuis son retour de Moûtiers, par l'hôtel de Mouchy et par le Petit Luxembourg, avant de s'installer, en 1816, à l'hôtel Vendôme où elle est encore aujourd'hui. Il fallut rechercher les collections, cartes et documents qui dormaient dans d'autres locaux, ceux par où était passée l'école avant son départ en Savoie, tout trier, classer, organiser. Ainsi débuta l'immense tâche accomplie par Dufrénoy au service de l'école des Mines, l'une des facettes de son œuvre.

En 1823, après plusieurs années de discussions, l'exécution d'une carte géologique de la France est enfin décidée. Brochant de Villiers en assurera la direction et, pour ce faire, il se voit affecter Dufrénoy (nommé ingénieur ordinaire de deuxième classe depuis 1821) et Elie de Beaumont (ingénieur sortant de l'école). Tous trois se rendent aussitôt en Angleterre pour prendre connaissance des travaux effectués dans ce pays qui possède déjà une carte géologique. Brochant de Villiers retourne très vite en France laissant les deux ingénieurs rencontrer les savants et techniciens anglais, puis visiter en Cornouailles et en Ecosse les installations métallurgiques et étudier les procédés utilisés. Toutes leurs observations seront publiées entre 1824 et 1827 dans les Annales des Mines. Un ouvrage de synthèse, signé conjointement, paraitra en 1827 sous le titre de " Voyage métallurgique en Angleterre ou recueil de mémoires sur le gisement, l'exploitation et le traitement des minerais d'étain, de cuivre, de plomb, de zinc et de fer ". Le 19 février 1859, le major général Portlock, président de la Société géologique de Londres, déclarera, à propos de cette étude, que l'Angleterre ne possédait pas encore un travail aussi complet sur sa richesse minière et sur les établissements industriels qui s'y rapportent.

Pendant l'absence de Dufrénoy, son beau-père fit connaissance de Sainte-Pélagie. Les articles du Constitutionnel affichaient des idées trop libérales pour plaire au pouvoir en place. La Biographie universelle des Contemporains que Jay avait publiée avec Jouy servit de motif. Les deux hommes passèrent en justice et furent condamnés à un mois de prison ferme. Dans leurs cellules, ils rédigèrent leurs impressions et réflexions qu'ils publièrent à leur sortie sous le titre Les Hermites en Prison. Le succès de l'ouvrage les conduisit à publier l'année suivante une autre série de chroniques sur les mœurs en France, Les Hermites en Liberté.

De son côté, Adélaïde Dufrénoy tombe malade. Elle ne peut s'empêcher d'en parler dans les lettres qu'elle adresse à son fils à Londres, à Oxford, à Newcastle, à Glasgow. Elle passe vite sur la santé de sa mère qui ne peut plus bouger pour s'étendre sur la joie que lui apporte son premier petit-fils, Antoine. La poétesse n'arrive plus à travailler comme autrefois. Elle se sent faiblir. Nombre de ses amis ont disparu (Fontanes s'est éteint en 1821) ou ne peuvent plus se déplacer. Après la mort de sa mère, en 1824, elle quittera la rue Bourtibourg pour un modeste logis, rue des Francs-Bourgeois. Elle s'y éteindra, entourée de son fils et de sa bru, le 7 mars 1825.

Ses amis Ségur, Fongerville et Tissot vinrent lui rendre un dernier hommage au Père-Lachaise. [Pierre François TISSOT, (1768-1854), est un litterateur français. Il succéda à l'abbé Dellile à la chaire de poésie latine. Auteur d'une Histoire de la Révolution Française. (Acad. fr. 1833)]. Ils firent graver un poème sur sa tombe :

" Ses chants venaient du cœur ; le cœur fut son génie... ".

A son retour d'Angleterre, Dufrénoy fut consulté par le duc Decazes, ami de son beau-père, pour le compte de la Société des Houillères et Fonderies de l'Aveyron. L'étude précise et substantielle qu'il présenta eut une influence décisive pour les travaux d'exploitation des mines de Decazeville. Grâce à lui, les installations industrielles purent profiter des procédés métallurgiques anglais. Mais ceci ne fut qu'une parenthèse à côté du travail qui s'avérait nécessaire pour l'exécution de la carte.

Les tâches furent ainsi réparties : Elie de Beaumont allait s'occuper du Nord-Est et des terres situées à l'est de la Saône et du Rhône. Dufrénoy prenait en charge le reste de la France. Les explorations s'effectuaient à pied, pendant la belle saison, parfois ensemble mais souvent, chacun de son côté, à raison de six mois par an. Elles s'étaleront sur dix années au cours desquelles il fallut parcourir 80 000 km. Cette épreuve sportive ne découragea jamais le grand marcheur et l'infatigable travailleur qu'était Dufrénoy. Il parcourut lui-même 70 000 km dans des conditions parfois difficiles qu'il contait avec talent dans les lettres adressées à ses amis et collègues.

Rentré à Paris, il fallait rassembler les notes, analyser les échantillons, établir les rapports dont un grand nombre furent publiés dans les Annales des Mines. Cette étude nécessita également des missions et contacts hors de France. Dufrénoy se rendit avec Elie de Beaumont à Naples et en Sicile pour étudier l'influence des volcans sur la formation géologique des terrains. Il se faisait envoyer des cendres, des pierres et des minerais provenant de divers points du monde.


Armand DUFRENOY vers 1850 (coll. part.).

L'identification des échantillons récoltés lors des missions ou provenant d'ailleurs conduisit Dufrénoy à ouvrir dans les locaux de l'Ecole un laboratoire. Il mit au point une méthodologie, incluant des analyses cristallographiques et chimiques. Ce laboratoire fut toujours prêt à répondre aux demandes de l'administration et de l'industrie privée. A ces travaux s'ajoutaient la tenue des plans, l'organisation des collections qu'il voulait aussi exhaustives que possible et l'enseignement.

Dès 1825, Brochant de Villiers avait confié son cours de géologie et de minéralogie à Dufrénoy qu'il fit nommer professeur suppléant à l'école des Mines. L'année suivante Dufrénoy était également nommé professeur à l'école des Ponts et Chaussées. Il fit en même temps les deux cours mais sur des bases différentes. Celui de l'école des Mines était plus scientifique ; celui de l'école des Ponts et Chaussées, plus applicable aux constructions, donc, plus pratique. Pour combler une lacune dans l'enseignement des Ponts et Chaussées, il y fit instaurer un cours de chimie. En mars 1827, peut-être pour se décharger mais " principalement dans l'intention de faire un heureux de plus ", il fit donner la suppléance du cours de géologie à son collègue Elie de Beaumont.

Le 3 novembre 1833, Dufrénoy put écrire à M. le directeur général des Ponts et Chaussées et des Mines : " Le voyage que nous avons fait cette année et qui sera terminé sous peu de jours, nous a permis de remplir les lacunes que nous avons laissées dans l'ouest de la France ;... nous espérons pouvoir vous présenter cette année... un exemplaire complet de la carte géologique ". Ce fut le cas, mais l'exécution de la gravure du relief ne permit pas l'édition de la carte et sa présentation au public avant 1841.

Il serait long et fastidieux pour les non-spécialistes d'énumérer la multitude de missions, d'études et de rapports, publiés ou non, dus à Dufrénoy. Au début, son cours de minéralogie exposait les seules idées de ses prédécesseurs. Mais les nombreux travaux qu'il effectuait sur les minéraux par des analyses cristallographiques et chimiques lui permirent de faire évoluer les connaissances enseignées. Son Traité de minéralogie, paru entre 1844 et 1849 fit l'objet de rééditions posthumes.

On lui doit la découverte d'espèces minérales nouvelles, telles que huréaulite, la couzéranite, la dréelite, la vidarsite, le plomb gomme de Nussière, la junckérite, la greenovite. Sa réputation conduisit à baptiser, en son honneur, dufrénite un phosphate naturel de fer et dufrénoysite un arséniosulfure de plomb.

Dufrénoy participa à la création et à l'activité de la Société géologique de France dont il assuma deux mandats de présidence.


En 1834, Dufrénoy devient inspecteur-adjoint à l'école des Mines. Il sera tituralisé comme professeur de minéralogie en 1835 et comme inspecteur des études en 1836. Il s'attachera alors à promouvoir les réformes qui s'avéraient nécessaires pour préparer les élèves ingénieurs aux missions de plus en plus complexes qui les attendaient. Cette tâche lui valut d'être nommé directeur de cet établissement à la création officielle du poste en 1848. M. de Sénarmont, parlant au nom de l'Institut impérial de France lors des funérailles de Dufrénoy, dira que " parmi tant de travaux utiles et glorieux, le plus utile, le plus glorieux peut-être est la création de l'école des Mines. Je dis la création, sans crainte d'être démenti par ceux qui l'ont connue telle que l'avait reçue M. Dufrénoy et telle qu'il l'a laissée ". En prononçant cet hommage le dimanche 22 mars 1857, M. de Sénarmont ne pouvait imaginer qu'à l'orée du XXIe siècle, l'école des Mines fonctionnerait toujours selon l'organisation conçue par Dufrénoy. [Cette dernière phrase a été contestée récemment]

Sa compétence le fit appeler au Muséum d'histoire naturelle pour suppléer Brongniart dans son cours de minéralogie. Il le remplaça définitivement après la mort de ce savant, le 7 octobre 1847. Il abandonna alors son enseignement à l'école des Mines au profit de Sénarmont. L'année précédente, apprenant que la collection de minéraux créée par Haüy, le fondateur de la cristallographie, allait être mise en vente par les héritiers du duc de Buckingham qui l'avait transférée en Angleterre, Dufrénoy demanda et obtint du ministre de l'Instruction publique d'en faire l'acquisition. Il se rendit lui-même à Londres pour négocier l'achat puis pour présider au repérage des pièces, à leur emballage et au transport. Il replaça les minéraux comme les avaient placés Haüy lui-même. Sous son impulsion et sous celle de ses successeurs la collection du Muséum put devenir l'une des plus complètes au monde.

Le travail, l'étude, étaient une passion pour Dufrénoy. Il disait à ses fils (il en eut trois) : " quand on ne passe pas ses nuits au travail on ne peut pas se dire laborieux ". Plus tard, vers la fin de sa vie, il dira avec chagrin : " Mes facultés faiblissent, je ne puis plus travailler que dix heures par jour ".

Son épouse Caroline le soutenait dans ses multiples activités et n'hésitait pas à prendre des parts actives dans ses travaux. Cultivée et discrète, elle entretenait d'excellentes relations avec les savants et les ingénieurs que côtoyait son mari. Elle ne manquait pas pour autant de suivre les activités de son père, Antoine Jay. En tant que rédacteur en chef du Constitutionnel, il se trouvait plongé dans la vie politique et littéraire. Il condamnait les excès du Romantisme. Il ouvrait la porte à la monarchie constitutionnelle mais il devait calmer son collaborateur Thiers dont les articles déplaisaient à Charles X. Après avoir appuyé Victor Hugo pour tenter de faire accepter Marion Delorme à la Comédie française, il rompit des lances contre Alexandre Dumas au lendemain de la première de son drame Henri III et sa cour, en 1829. Il critiqua violemment Hernani à sa sortie en l 830. Plus tard, lorsqu'il manquera une seule voix pour permettre à Alexandre Dumas d'entrer à l'Académie française, Jay fera savoir que c'était la sienne. Il n'en fallut pas plus pour que dans Mes Mémoires, Dumas vitupère contre le chef de file des néo-classiques.


Note manuscrite non datée adressée par Arago à Dufrénoy (archives privées). " Il me faudra une ou deux heures, au moins, pour retrouver dans nos registres les nombres que vous avez laissés en blanc. Afin de ne pas perdre de temps je vous renvoie le rapport avec prière de le signer. Faites-le moi passer ensuite, je remplirai les lacunes et je l'enverrai au Préfet.
Mille amitiés, F. Arago
N'avez-vous pas mis rive gauche pour rive droite dans deux endroits ? "

Avec le règne de Louis-Philippe, l'idéal politique de Jay était atteint. Son entrée à l'Académie française (1832) le rendit moins combatif. Ses séjours en sa propriété de Chabreville, sise non loin de Guître en Gironde devinrent plus fréquents et plus longs. Dès 1840 il ne passa plus que l'hiver à Paris. En 1844, il abandonna le journalisme : le doteur Véron racheta Le Constitutionnel. Thiers en devint le rédacteur en chef. Jay s'occupe alors de ses terres, cultive son vin blanc, y reçoit sa fille et ses petits-fils. Il aurait souhaité que son gendre Dufrénoy se fasse élire à sa place comme représentant de la Gironde. Le savant refuse. C'était en 1847. Dufrénoy venait de succéder à Brongniart au Muséum. Nommé inspecteur général, il était entré au conseil général des Mines. Sa division comprenait la partie la plus industrielle de la France et la plus chargée en rapports à faire. Elle s'étendait du Nord jusqu'au Loiret et comprenait Paris et ses environs. De nouveaux quartiers se bâtissaient sur des carrières et il eut nombre d'études à faire pour résoudre les problèmes que cela posait.


Chabreville. Canton de Guitres (Gironde)

En 1848, les ouvriers carriers de la Seine et des sous-sols de Paris se mirent en insurrection, comme s'y croyaient obligées tant de corporations. Ils menacèrent les ingénieurs et les installations. En tant qu'inspecteur général du département, Dufrénoy fit comparaître les plus violents d'entre eux devant une commission qu'il présidait. Il les interroge, les écoute, leur démontre le peu de fondement de leur mécontentement et, par son calme comme par l'énergie de sa parole et la fermeté de son attitude, et avec l'aide des ingénieurs responsables, il les fit, comme on disait à l'époque, " rentrer dans le devoir ". Le travail reprit tandis que la troupe, sous les ordres du général Cavaignac, achevait d'écraser à Paris l'insurrection générale.

Sa compétence et la clarté de ses rapports le faisaient souvent demander pour des expertises et études variées. On fit appel à lui pour déterminer les causes d'éboulements qui s'étaient produits en 1846 du côté de Vierzon, lors de la construction du chemin de fer. Le ministre des Travaux publics lui confia en 1851 une étude ayant pour but l'assainissement et la fertilisation de la Sologne. Membre du jury français de l'Exposition universelle de 1851 à Londres, il fut nommé vice-président et rapporteur d'une commission internationale. Il fut de nouveau membre du jury pour l'Exposition universelle française de 1855.

En 1854 il participa à l'élaboration de la législation pour les eaux minérales. Il fut rapporteur de la commission chargée de définir la séparation des domaines de l'ingénieur et du médecin telle qu'elle sera adoptée dans la loi. Puis ce furent en 1856 des études pour l'amélioration du rendement des sources thermales de Vichy dont un puits porte son nom. Il eut ensuite à s'occuper de celles de Plombières. Au même moment, il assistait son collègue de toujours, Elie de Beaumont, pour la réalisation à Paris d'un puits artésien destiné à alimenter en eau les lacs et bassins du Bois de Boulogne. On lui devra ainsi la source du square Lamartine. En signe de reconnaissance, la Ville de Paris donnera en 1867 le nom de Dufrénoy à la " rue du Puits Artésien " (16e arr.).

Dufrénoy alliait une grande bonté de cœur à une fermeté de principe et à une droiture de sentiment que rien ne pouvait ébranler. L'un de ses collègues disait à son propos : " Son geste était sobre, il parlait peu, sa parole claire, nette, concise, sans manquer parfois a"élégance, avait souvent un tour de piquante originalité. Il possédait un véritable talent d'investigation résultant de l'heureuse association d'un esprit vif et pénétrant et d'une grande sûreté d'appréciation... Dès ses plus jeunes années il inspirait la confiance et l'amitié, et quand il avait contracté une liaison elle était durable ".

Les relations littéraires et politiques de sa mère, puis de son beau-père, auraient pu lui ouvrir les portes des plus hautes sphères. Il ne le voulut point. En 1847, il avait refusé de succéder à son beau-père comme député de la Gironde. En 1850, M. Berger, préfet de la Seine, lui écrivit pour lui proposer la mairie du 12e arrondissement où était située l'école des Mines. Il répondit que ses fonctions administratives et scientifiques l'empêchaient d'accepter une telle marque de confiance.

En 1852, sans qu'il fut consulté, son nom figura parmi les dix savants que le prince Jérôme proposa de nommer sénateurs au titre du ministère de l'industrie. Il n'y avait pas dix places. Des promesses avaient été faites à plusieurs, tel Elie de Beaumont qui était un assidu aux réceptions particulières de l'Elysée. Le conseil des ministres eut à trancher entre le mathématicien Poinsot (1777-1859) et Dufrénoy. Les discussions furent longues. Il fallait prendre une décision. Le président Louis-Napoléon finit par demander qui était le plus âgé. C'était Poinsot. Dufrénoy ne fut donc pas sénateur. Le lendemain, Charles Dupin [Baron Charles Dupin, (1784-1873), économiste, mathématicien et homme politique. Il fut président de de la Commission Française pour l'Exposition Universelle dont Dufrénoy fut l'un des membres. Dans une lettre à Dufrénoy datée du 17 août 1851, Dupin demande à son honorable collègue de participer à un tableau donnant l'état des industries à l'origine et de ses progrès jusqu'en 1851. Il termine ainsi sa lettre : " ... Depuis le compte rendu par l'Institut de France à Napoléon, son oncle, en 1810, sur les progrès des sciences et des arts, depuis 1789, aucun travail de cet ordre n'a été fait ni demandé. Sachons vouloir, et nous aurons produit une œuvre qui sera l'honneur de notre patrie. "], le duc Decazes et plusieurs autres vinrent présenter des compliments de condoléances à Dufrénoy. Ils furent accueillis avec un sourire. " Le président a fait là un excellent choix ", leur dit Dufrénoy. " Il eut été meilleur si c'eut été vous" répondit un interlocuteur. " Qu'en savez-vous ? Devrais-je vous rappeler que mon père était royaliste, il a été ruiné sous la Révolution. Mon oncle était républicain, il l'a été également. Que m'apporterait la politique? Ne suis-je pas plus utile dans mes domaines de compétence ? ". Et il leur servit du vin de Chabreville, la propriété héritée de son beau-père.

Vers l'âge de soixante-trois ans, sa robuste constitution vint à fléchir. Le travail était son plaisir, son bonheur : il ne savait pas modérer son ardeur, mais rien ne laissait prévoir une fin prochaine. Un accident le foudroya le 20 mars 1857. Ils furent nombreux à venir lui rendre un dernier hommage au Père-Lachaise, en présence de son épouse Caroline et de ses trois fils, là où reposaient déjà son père et sa mère. Quatre membres de l'académie des Sciences prirent la parole : de Sénarmont, ingénieur en chef des Mines ; Flourens, directeur du Museum d'histoire naturelle ; Valenciennes ; Elie de Beaumont, son collègue de toujours qui avait succédé à Arago comme secrétaire perpétuel. Puis, après le président de la Société géologique de France, un élève ingénieur des Mines, Braconnier, parla au nom de ses camarades :

" Il fut pour nous un père qui sut comprendre, aider, conseiller et défendre avec force ceux qu'il appelait avec bonheur ses nouveau-nés ".


Madeleine MOUTARDIER (1771-1847), mère de Caroline JAY