NOTICE HISTORIQUE
SUR LE TROISIÈME FAUTEUIL DE LA SECTION DE MINÉRALOGIE
LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DU 17 DÉCEMBRE 1928
PAR
M. ALFRED LACROIX
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL.
MESSIEURS,
Suivant une tradition aussi ancienne que l'Académie, chaque année, notre séance solennelle doit être consacrée à la proclamation des récompenses, couronnant l'effort des savants qu'elle a distingués et à une commémoration de l'oeuvre de nos morts.
Cette dernière tâche était celle qu'avant la Révolution ont remplie avec tant d'éclat les Secrétaires perpétuels de l'Académie royale des Sciences, les Fontenelle et les Condorcet. Elle a été explicitement imposée à leurs successeurs, quand furent rétablies leurs fonctions qui n'avaient pas été maintenues, en 1796, lors de la création de l'Institut, prolongement des anciennes Académies. Dans son exposé des motifs de l'arrêté consulaire du 17 nivôse an XI (7 janvier 1803) réorganisant l'Institut, Chaptal déclare, en effet, que
« Le rétablissement de ces places fera renaître une branche d'éloquence très négligée depuis dix ans et donnera aux travaux académiques cet esprit de suite, cet enchainement de faits et de pensées qui, seuls, peuvent fixer l'époque des découvertes et tracer avec exactitude l'histoire des connaissances humaines. »
Tous les ans, alternativement, l'un de vos deux Secrétaires perpétuels retrace devant vous l'histoire d'un ancien confrère, mais chaque année voit s'accroître le nombre de ceux pour qui n'a pas encore sonné l'heure de la justice; l'impitoyable statistique apprend, en effet, que notre tribut moyen annuel payé à la mort, calculé sur une période de 132 ans, est de 3,24 unités, la fatalité faisant son affaire des décimales.
Dans le dessein de rendre hommage au plus grand nombre possible de ceux dont le souvenir n'a pas encore été rappelé ici, je me propose aujourd'hui, non plus, comme à l'ordinaire, de creuser en profondeur la vie et l'oeuvre d'un seul des membres anciens de l'Académie, mais de tracer, à grands traits, l'historique de l'un de nos fauteuils.
Lorsqu'en 1916 la Commission administrative autorisa la publication d'un Annuaire historique de l'Académie, j'ai rencontré une difficulté pour l'établissement de la succession régulière des titulaires de chacun de nos fauteuils. Si, en effet, l'organisation de l'Académie n'a pas été touchée depuis 1816, ce qui fixe notre filiation à partir de cette époque, deux régimes antérieurs s'étaient succédé de 1795 à 1816.
Le décret organique de la Convention portait, pour chaque section, le nom de deux membres nommés, les quatre autres furent élus successivement par toutes les Classes de l'Institut réunies. Les décrets de réorganisation de 1803 et de 1816 donnaient l'énumération des membres constituant chacune des sections. J'ai considéré ces deux actes officiels, en quelque sorte, comme les éléments de notre arbre généalogique, malgré l'inconvénient de voir parfois le même personnage occuper, suivant le jeu des décès de ses confrères ou la volonté des auteurs des décrets, des fauteuils différents dans deux, ou même dans trois, des régimes successifs. C'est ce qui a eu lieu pour deux des personnages dont je vais m'occuper, Desmarest et Duhamel.
J'ai choisi le Troisième de la Section de minéralogie, un peu par déférente sympathie pour mes prédécesseurs, car c'est ce fauteuil que j'ai eu l'honneur d'occuper pendant dix années, mais surtout parce qu'étant, à une unité près, de tous ceux de l'Académie celui dont le nombre des titulaires a été le plus élevé, il remplit, mieux que tout autre, l'objet que je me suis proposé.
La Section de minéralogie est l'une de celles qui doit répondre aux besoins les plus complexes, aussi l'oeuvre de ses titulaires offre-t-elle une grande variété.
Le plan général de l'Académie est encore tel qu'il a été fixé par les législateurs de 1795; par ses divisions il reflète donc l'image de la science à cette époque. Or, depuis ces temps lointains, la science a fait des progrès de géants, et d'aucuns se sont parfois demandé s'il n'y aurait pas lieu de modifier nos sections. Certaines disciplines, la botanique et l'astronomie, par exemple, se sont considérablement développées et différenciées, mais dans un cadre relativement restreint. D'autres, au contraire, se sont segmentées avec une grande ampleur et dans les directions les plus opposées.
Située au carrefour des sciences mathématiques, physiques, chimiques et naturelles dont elle utilise les méthodes, la minéralogie est dans ce cas; les savants qui la servent ont souvent des tendances fort éloignées les unes des autres, mais, en outre, depuis un siècle, à côté d'elle, et d'elle, est née la géologie, et de cette dernière, la paléontologie; l'une et l'autre vont en se compliquant parmi les sciences naturelles.
La Section de minéralogie a hérité de ces acquisitions précieuses et son recrutement s'est modifié en conséquence.
Constituée à l'origine uniquement de minéralogistes et d'ingénieurs : Jean Darcet, Haüy, Desmarest, Dolomieu, Duhamel et Lelièvre, elle a progressivement ouvert ses portes à des savants venant d'horizons de plus en plus divers. A côté de purs cristallographes, mathématiciens ou physiciens, et de minéralogistes, tels que Beudant, Delafosse, de Senarmont, des Cloizeaux, Mallard - je ne veux parler que de ceux qui ne sont plus - s'y sont trouvés des chimistes minéralogisants, Henri Sainte-Claire Deville, Hautefeuille et des minéralogistes chimistes, comme Berthier; des géologues, Alexandre Brongniart, Ramond, Elie de Beaumont, d'Archiac, Constant Prévost, Hébert, Marcel Bertrand, de Lapparent, Haug; des géologues minéralogistes, Brochant de Villiers et Dufrénoy; des pétrographes, Cordier, Delesse, Fouqué et Michel-Lévy ; un géophysicien Charles Sainte-Claire Deville, des paléontologistes, Gaudry, Munier-Chalmas, enfin l'immortel Pasteur qui déjà n'était plus seulement cristallographe, lors de son élection.
Cette seule énumération prouve que pour suivre les développements de la pensée moderne, point n'est besoin à cette Académie de briser son organisation traditionnelle, l'un des éléments de sa force; il lui suffit de l'utiliser avec une souplesse et une largeur de vues suffisantes. L'histoire du Troisième fauteuil de la Section de minéralogie va vous montrer à l'oeuvre ces éminentes qualités. Ses titulaires ont été : Desmarest, Duhamel, Brochant de Villiers, Dufrénoy, Charles Sainte-Claire Deville, Hébert, Mallard, Hautefeuille, Munier-Chalmas, A. Lacroix, Haug; son titulaire actuel, M. Cayeux, est le douzième.
De plusieurs, il a été question déjà ici à une époque plus ou moins éloignée (Cuvier a fait l'éloge de Desmarest (16 mars 1818) et de Duhamel (8 avril 1822), J.-B. Dumas celui de Charles Sainte-Claire Deville (5 mai 1884), M. Berthelot celui de Mallard (21 décembre 1896) ). Il m'arrivera de rappeller les titres de certains d'entre eux plus brièvement que pour les confrères, plus nombreux, qui n'ont pas fait encore l'objet de Notices historiques. Il n'est, d'ailleurs, pas toujours superflu de revenir sur l'oeuvre d'un savant longtemps après sa mort; le recul du temps et le progrès des sciences qui en résulte permettent de l'apprécier mieux ou plus librement, quand elle peut être dépouillée des contingences d'une époque trop rapprochée.
Les deux premiers membres de la Section de minéralogie nommés par le Directoire exécutif lors de la constitution de l'Institut, le 29 brumaire an IV (20 novembre 1790), furent Darcet et Haüy. Le premier élu, le 18 frimaire (9 décembre) de la même année, c'est-à-dire le titulaire du Troisième fauteuil, fut Nicolas DESMAREST, pensionnaire de l'ancienne Académie, depuis 1782, après en avoir été associé adjoint-mécanicien, en 1771 et associé, en 1773.
Desmarest était né le 16 septembre 1725, à Soulaines près de Bar-sur-Aube en Champagne, d'une famille paysanne qui prit fort peu de souci de son instruction, à tel point qu'a la mort de son père, alors qu'il avait 15 ans, il savait à peine lire. Son tuteur eut le bon esprit d'employer le mince héritage revenant à son pupille au payement d'une année de pension au Collège des Oratoriens de Troyes. Les rapides progrès du jeune homme conduisirent ses maîtres à se charger désormais de son instruction, puis à l'envoyer à Paris, où ses connaissances en physique, en mathématiques et en langues anciennes lui permirent de vivre, fort maigrement, il est vrai, mais aussi de continuer avec ardeur à s'instruire dans des directions fort variées.
En 1753, son esprit curieux fut attiré par l'annonce d'un concours ouvert par l'Académie d'Amiens sur la question suivante : « L'Angleterre et la France ont-elles été jadis réunies? » Sous l'ancien régime, les Académies provinciales jouaient un rôle important dans la vie intellectuelle de la France. Elles rivalisaient avec les Académies royales de Paris, elles distribuaient des prix littéraires ou scientifiques fort recherchés. Nul n'ignore que ce fut par un concours de l'Académie de Dijon qu'en 1749, se révéla Jean-Jacques Rousseau; les Académies de Bordeaux, de Lyon, de Montpellier, de Toulouse n'étaient pas moins florissantes. Desmarest rédigea un Mémoire où, en s'appuyant sur la similitude de constitution des falaises de Boulogne et de Douvres, récemment signalée par Guettard, il conclut à l'existence, dans le passé, d'un isthme ayant occupé la position actuelle du Pas de Calais et qui, plus tard, aurait été rompu par l'action de courants venant du Nord.
Le travail était très objectif et par la précision des arguments contrastait avec la méthode philosophique et déclamatoire mise à la mode par l'Histoire naturelle de Buffon. Il fut couronné, mais, mieux encore, il intéressa d'Alembert qui voulut connaître le jeune auteur et pour celui-ci ce fut la fortune, car d'Alembert était un homme puissant n'oubliant pas ses amis; il le mit en rapport avec Trudaine, Turgot et bien d'autres; grâce à leur influence, Desmarest n'allait pas tarder à trouver l'occasion de tirer parti de ses aptitudes et de son savoir.
Le Gouvernement royal projetait alors une enquête sur l'état des manufactures de la France, afin de répandre les meilleurs procédés de fabrication et d'introduire ceux en usage à l'étranger. Desmarest est attaché successivement aux intendants de plusieurs provinces et, pendant trente ans, à partir de 1757, il va remplir de nombreuses missions à travers la France et au delà de ses frontières. Il avait la plume facile et il entasse bientôt volumes sur brochures. L'Art du drapier, l'Art du papetier, l'Art du fabricant de fromages publiés dans les Mémoires de l'Académie ou dans l'Encyclopédie méthodique sont des exemples de cette activité, pris entre beaucoup d'autres. Grâce à lui furent introduites chez nous : la fabrication du papier de Hollande et encore l'usage des métiers à tricot importés d'Angleterre.
Entre temps, Desmarest avait été conduit par ses protecteurs dans le monde féru de lettres et de sciences, chez le financier Vatelet, l'ami de d'Alembert, chez la duchesse d'Enville dont le fils, le duc de la Rochefoucauld, l'emmena dans plus d'un de ses voyages.
Je ne suivrai pas Desmarest dans sa brillante et utile carrière administrative, car, quelle que soit l'importance des services rendus à l'industrie nationale, ils doivent s'effacer devant son oeuvre scientifique, accomplie par surcroît, et qui a fait de lui l'un des fondateurs les plus marquants de la géologie.
Rappelons tout d'abord qu'en 1752 un membre de l'Académie des Sciences, Guettard, venu à l'étude du sol par la botanique, voyageant en Auvergne, avait reconnu la nature volcanique des courants de lave de Volvic issus du Puy de la Nugère, puis des autres volcans récents de la Chaîne des Puys. Cette découverte de volcans éteints en France avait eu un certain retentissement, mais Guettard avait borné ses conclusions aux appareils à structure conservée et, comme ses contemporains, il faisait une distinction complète entre leurs laves et le basalte. Dans un Mémoire publié en 1770, il avait même formulé sur la genèse du basalte l'opinion que cette roche, bien loin d'avoir été fondue, se serait formée dans l'eau.
En 1763, Desmarest voyageant en Auvergne, à pied suivant sa coutume, pour en inspecter les manufactures, non seulement confirma l'opinion de Guettard, mais se trouvant en présence des colonnades basaltiques du Puy de Prudelle, sur la route de Clermont au Puy de Dôme, remarqua qu'elles recouvrent un lit de scories reposant lui-même sur le granite. Il ne douta pas que ce ne fut là un épanchement de lave et il en trouva la confirmation dans l'étude de la coulée similaire de Gravenoire, près Royat, qu'il suivit jusqu'à son point de sortie. Il arriva ainsi à la conviction que basaltes et laves ont la même origine ignée, que leur texture prismatique résulte du refroidissement d'une matière jadis fondue et aussitôt se dresse devant ses yeux l'image de la Chaussée des Géants, en Irlande, et de bien d'autres colonnades basaltiques; sans hésitation, il en déduit que toutes ont la même origine, que le retrait columnaire est l'une des caractéristiques de toutes les laves, car dans sa description il englobe non seulement les basaltes, mais encore ce que nous appelons aujourd'hui les trachytes et les phonolites.
Desmarest était un homme réfléchi, il n'était pas un homme pressé. En cela, il se distinguait des gens de notre époque. Conscient de la portée de sa découverte, que va-t-il faire? La publier? Non point. Il rentre à Paris; il convainc M. de Balainvilliers, intendant d'Auvergne, de l'utilité d'établir sans retard une carte détaillée de la région volcanique qu'il vient de définir. Il part ensuite en compagnie de Pasumot, ingénieur géographe du roi, chargé de l'exécution de cet ouvrage, et en 1765 seulement, il apporte à l'Académie ses résultats. Mais il ne les publie pas en détail. Il va en Italie étudier ce qu'il sait dès lors être d'autres volcans éteints, le Vicentin, le Latium, puis encore le volcan actif du Vésuve. Tout en poursuivant ses missions industrielles, il va multiplier ses courses à travers l'Auvergne et, en 1771, il se décide à présenter à l'Académie un Mémoire bourré de faits et d'interprétations sur l'origine et la nature du basalte. Ce Mémoire ne paraît qu'en 1774 et en 1777.
Suivons le dans ce travail fondamental. Il expose tout d'abord le détail de ses observations sur la Chaîne des Puys, le Mont-Doré, le Cantal, le Velay et il développe ses idées sur l'origine des basaltes et des laves en général. La notion si féconde de magma n'était pas connue alors. Comme les savants de son époque et beaucoup de leurs successeurs, il supposait que les laves résultent de la refusion de roches préexistantes. Or les volcans de la région des Puys situés sur un socle granitique en renferment des enclaves présentant tous les stades possibles de destruction par voie calorifique, depuis le granite intact jusqu'à sa transformation totale en un verre spongieux. Desmarest le remarque, et, en passant, il note l'infusibilité du quartz. A ses yeux, le granite est la roche mère de ces laves. Ne soyons pas choqués par une telle conclusion, rappelons nous qu'à cette époque l'on ne savait rien sur la composition minéralogique ni sur la composition chimique des roches et admirons qu'en présence d'un tel chaos nos précurseurs n'aient pas perdu courage.
La seconde partie du Mémoire est un exposé critique de tout ce qui avait été publié antérieurement sur les basaltes, complété par ses observations personnelles en France et à l'étranger.
Au cours de ses voyages en Auvergne, Desmarest avait fait une minutieuse et lucide analyse de la diversité de structure des coulées de lave. Il avait vu de grandes étendues privées de toute végétation, à surface rugueuse et scoriacée, couvertes de blocs, puis d'autres, dépourvues de scories, disposées sur les pentes des vallées; d'autres, enfin, présentant les mêmes caractéristiques sont perchées sur des plateaux et sans connexion avec des cônes de scories. Par une vue géniale,il sut comprendre que la première disposition seule est originelle, que les autres sont d'origine secondaire et façonnées par l'érosion atmosphérique : ce sont des débris plus ou moins démantelés d'anciennes coulées, débarrassées de lenrs matériaux incohérents par l'action des eaux pluviales. La profondeur des vallées entaillant les plateaux basaltiques est fonction à la fois de l'époque de l'épanchement et de l'importance des rivières qui ont creusé ces vallées.
Peu à peu, les appareils volcaniques émetteurs des coulées ont perdu leurs caractéristiques. Les cônes formés par des scories ont été attaqués les premiers; leurs matériaux meubles ont été bien vite emportés par les eaux et ainsi, progressivement, la lave compacte a été mise à nu, et Desmarest de faire voir qu'il, est possible de trouver tous les intermédiaires entre ces puys intacts, l'une des merveilles des environs de Clermont, et les coulées basaltiques d'apparence homogène.
Voici donc établie, et pour la première fois dans la science, non par des raisonnements, mais à l'aide d'exemples indiscutables, la doctrine de la genèse des vallées par l'action érosive des cours d'eau, la démonstration qu'à une identité de causes correspond une identité de résultats.
Ces conclusions si clairement démontrées pour la France centrale, Desmarest, très averti de la constitution du sol d'autres contrées, les généralise aussitôt et prouve que la même explication doit être donnée pour les basaltes classiques de l'Irlande, des bords du Rhin, de la Saxe, de la Bohême et de la Silésie. Ainsi a été mis en lumière ce fait capital que le volcanisme, si réduit, si localisé de nos jours, a joué un rôle considérable dans le passé, non seulement en Auvergne, mais dans nombre de régions du monde alors exploré.
La troisième partie du Mémoire, publiée en 1778, est consacrée à l'histoire des travaux antérieurs consacrés au basalte et à son étude lithologique rendue bien précaire, comme je viens de l'indiquer, par l'état de la minéralogie à cette époque, aussi n'insisterai-je pas.
Quel est l'âge des volcans éteints ? C'est en Auvergne encore qu'il va chercher la réponse à cette question ; elle fait l'objet d'un mémoire présenté à l'Academie en 1775, publié partiellement en 1779 ; il parut définitivement dans les Mémoires de la Première Classe de l'Institut, en 1806 seulement, c'est-à-dire trente et un an plus tard.
Desmarest y développe sa doctrine, établissant pour le volcanisme trois époques qui expriment une succession dans les phénomènes et non des périodes datées et il montre que pour cette succession la nature a suivi, dans la série des siècles, le même plan général qu'au cours des temps les plus récents.
Les volcans actifs ou modernes sont caractérisés par leurs cônes de cendres et de scories; les coulées à surface scoriacée qui s'en échappent, les cheires comme on les appelle en Auvergne, sont continues, elles s'étalent dans les plaines, elles s'écoulent dans le fond des vallées dont elles enregistrent la limite de creusement à une époque donnée.
Mais bientôt tous les matériaux fins et les scories incohérentes des cônes vont être entraînés par les pluies, charriés à la surface des épanchements dont la partie scoriacée est érodée à son tour, puis l'eau pénètre et circule dans les fissures de ces coulées; elle les entame plus ou moins profondément; elles les dissèque. Le phénomène se poursuit d'une façon progressive et quand la seconde période commence, tous les matériaux transportables ont disparu. Les coulées sont morcelées, découpées en lambeaux isolés; celles qui occupaient le fond des vallées constituent alors des plateaux d'autant plus élevés que plus profondes sont les vallées qui les séparent. Pour démontrer leur origine, il faut les suivre jusqu'à leur point de sortie et souvent celui-ci est aujourd'hui isolé sous forme d'amas qu'il appelle des culots; il faut reconnaître qu'il a exagéré le nombre de ceux-ci et que beaucoup des gisements cités par lui comme tels sont simplement des lambeaux de coulées.
Il prouve d'une façon lumineuse que les laves de cette époque ont bien été épanchées avant le creusement des vallées et sa puissante pensée réunit leurs lambeaux épars en larges nappes, jadis continues.
Dans la troisième époque, les laves ne recouvrent plus les sédiments; elles sont recouvertes par eux ou interstratifiées avec eux. Nous savons aujourd'hui, par l'étude de leur faune, qu'en Auvergne ces sédiments sont d'âge tertiaire et d'origine lacustre. Desmarest les regardait comme marins. Du fait qu'il y avait trouvé des galets de basalte, il concluait fort judicieusement à l'existence de volcans encore plus anciens.
Il fait remarquer enfin que, faute d'avoir connu la méthode rigoureuse d'observation qu'il vient d'établir, beaucoup de naturalistes ont méconnu l'origine volcanique de certaines roches anciennes (schistes, pierres de corne, etc.) qu'ils ont considérées comme d'origine sédimentaire, alors qu'inversement, ils ont pris pour des cratères le résultat de l'érosion de laves anciennes ou modernes.
Ne doit-on pas être saisi d'admiration en présence de cette succession de travaux, résultat d'observations minutieuses, rigoureusement enchaînées, en présence de ces conclusions, nettement exposées et généralisées par Desmarest au cours de quarante ans d'efforts continus ? Si les recherches sur le terrain effectuées depuis plus d'un siècle les ont complétées, elles n'en ont guère modifié l'ordonnance générale.
On pourrait croire que tant de clarté avait éclairé ses contemporains d'une façon définitive et établi la science des volcans sur des bases inébranlables. Il n'en fut rien cependant.
Un orage s'était levé qui fut sans doute le plus violent de ceux ayant secoué la géologie naissante.
A la fin du XVIIIe siècle, Werner exerçait de l'Ecole des Mines de Freiberg une véritable dictature scientifique sur les minéralogistes de son époque. Mais ses doctrines imprégnées d'à priori, étaient loin d'être basées sur l'observation rigoureuse et patiente d'un Desmarest. En 1787, il avait émis sur l'origine du basalte une hypothèse ressemblant étrangement à celle de Guettard. Pour lui, le basalte était un précipité chimique effectué dans l'Océan universel, base de son système de la Terre. Quant aux volcans brûlants que, du reste, il n'avait jamais vus lui-même, il les considérait comme des phénomènes superficiels très récents, sans grande importance, déterminés par la combustion de couches de charbon, de lignite. Ces couches étaient-elles recouvertes par des basaltes formés dans l'eau et faisant partie de son Terrain primitif? leur incendie fondait ces basaltes et ainsi se produisaient les laves.
Ses disciples, considérant de telles théories comme autant d'articles de foi, combattirent avec passion l'origine éruptive du basalte. Je ne saurais exposer ici la lutte épique livrée par les Neptnnistes à leurs adversaires, les Vulcanistes et les Plutonistes. Desmarest, bien que si directement intéressé, ne prit aucune part à la controverse ; à peine y fit-il une indirecte allusion. A ceux qui le consultaient, il se contentait de répondre : « Allez et voyez ».
Deux élèves de Werner, un Français, D'Aubuisson de Voisins, et un Allemand, Leopold von Buch, allèrent et virent. De leur visite en Auvergne, ils rapportèrent une conversion éclatante qui allait jouer un rôle important dans l'établissement définitif de la vérité. Il est permis de regretter que, dans l'exposé de leurs observations, ils aient omis de citer un nom, celui de Desmarest.
Sans doute celui-ci eut-il le tort de mettre trop peu de hâte à développer ses découvertes, de dédaigner leur vulgarisation et notamment de ne pas publier le précieux Atlas volcanique de l'Auvergne dressé avec un soin extrême et qu'il voulait rendre toujours plus parfait : seules une réduction et quatre cartes de détail en ont paru.
Poussé à l'extrême, l'amour de la perfection n'est plus une vertu. Il arrive une heure où le savant doit se décider à affronter la publication de son travail, quitte à le retoucher ultérieurement s'il y a lieu. Mais peut-être aussi Desmarest fût-il retenu par une autre cause. Il voyait, dit-on, avec chagrin de nouveaux observateurs étudier l'Auvergne après lui et il en parlait avec humeur. Un tel état d'âme n'est pas spécial aux naturalistes nés sous le règne de Louis XV. Nombreux ont été, et sont, les géologues pour qui la région fouillée par eux est comme une sorte de chasse gardée dont l'accès devrait être rigoureusement interdit à tout autre. Ce travers trouve peut-être son explication, sinon son excuse, dans ce que le géologue se donne tout entier à sa tâche, y faisant participer non pas seulement son cerveau, mais ses bras, ses jambes, tous ses muscles, peinant souvent de tout son être; or il n'est pas rare de voir aimer avec une prédilection, parfois ombrageuse, l'enfant par qui l'on a souffert.
Il me reste à signaler une dernière oeuvre de Desmarest, sa Géographie physique, faisant partie de l'Encyclopédie méthodique. De l'an III à 1811, il en a publié quatre volumes in-4° compacts, le cinquième, laissé incomplet, ne fut terminé qu'en 1828 par Bory de Saint-Vincent et quelques autres.
Pour Desmarest, la géographie physique comprenait l'étude de la structure intérieure de la terre et celle de ses formes extérieures. C'était donc la réunion de la géographie physique, telle que nous la comprenons aujourd'hui, et de la géologie qui ne portait pas encore son nom et ne constituait pas une discipline distincte.
Dans le premier volume, il expose et discute, comme à regret, les travaux de ses devanciers dont sont exclus les vivants, à l'exception de Pallas et de Hutton, car déclare-t-il, et non sans ironie, leurs théories jouent, vis-à-vis de la géographie physique, le même rôle que la fable, par rapport à l'histoire. Les volumes suivants sont consacrés à l'étude des faits principaux et à des descriptions régionales : on y trouve de suggestifs articles sur les questions et les contrées spécialement étudiées par lui.
Cuvier a donné une pittoresque peinture de Desmarest représentant parmi les Académiciens de l'Empire une curieuse survivance du siècle passé dont il avait conservé les habitudes et jusqu'au costume et à la perruque du temps du cardinal Fleury. Sa vie était réglée avec un automatisme d'horloge. A 90 ans, par exemple, il continuait à aller passer chaque dimanche à Auteuil, parce que, dans sa jeunesse, il y était reçu par un ami, mort depuis près d'un demi-siècle.
Il n'avait jamais perdu les manières et le parler frustes, dénotant ses origines, qui, jadis, avaient fait l'objet d'un étonnement sympathique des familiers raffinés du salon de la Duchesse d'Enville.
Il était de même peu accessible aux idées nouvelles, il continua bien jusqu'à son dernier jour à s'intéresser à l'industrie, mais le reste le laissait indifférent, à l'exception de la géologie. Une anecdote le dépeint tout entier. Un jour devant lui, un anglais raconte avec feu les incidents de la récente expédition du capitaine Cook; au moment pathétique, où il décrit les dangers courus par l'explorateur dont le navire avait touché une roche et n'avait dû son salut qu'à un fragment de celle-ci aveuglant la blessure de la coque, Desmarest l'interrompt pour lui demander si cette roche était basaltique ou bien calcaire !
Parmi les successeurs de Desmarest, beaucoup ont occupé une position plus élevée, ont joui, de leur vivant, d'une réputation incomparablement plus brillante, aucun, sans doute, n'a, dans l'histoire de sa science, attaché son nom à des découvertes d'une plus grande portée générale.
L'importance de son rôle dans l'établissement des premiers principes de la géologie a été méconnue de ses contemporains; elle n'a pas été appréciée plus tard comme elle eût mérité de l'être. Nous devons de la gratitude à notre éminent associé étranger, Sir Archibald Geikie, pour avoir mis en pleine lumière son rôle de précurseur, comme aussi celui de Guettard, dans son livre The Founders of Geology.
Lors de la réorganisation de l'Institut en 1803, Desmarest passa au second fauteuil de sa section, - il mourut le 28 septembre 1815 - et Duhamel au troisième, il occupait le cinquième depuis 1795 (13 décembre).
Jean-Pierre-Francois-Guillot DUHAMEL naquit à Nicorps, près de Coutances, le 31 août 1730, d'une vieille famille normande. Son père voulant faire de lui un avocat, l'avait placé chez un procureur. En dépit d'un caractère doux et timide, le jeune homme avait une volonté tenace, et aussi beaucoup d'aversion pour la chicane; mais, à cette lointaine époque, les enfants n'étaient point admis à discuter les décisions paternelles. Aussi, un beau jour, n'eût-il d'autre ressource que de s'enfuir de ce qu'il regardait comme une prison. Il alla demander asile à un sien grand-oncle qui, après avoir longtemps végété dans les fonctions d'ingénieur, et tâté, sans plus de succès, de quelques autres professions, s'était fait capucin. Cherchant le repos, il avait trouvé les honneurs, car il était devenu gardien de son Ordre à Caen et supérieur de la province. Ses multiples insuccès l'avaient rendu pitoyable à la mauvaise fortune d'autrui; il accueillit son petit-neveu avec bonté. Il eut la sagesse de ne pas chercher à en faire un capucin, il lui apprit la géométrie. Comme le résultat était plein de promesses, quand il arriva au bout de sa science, il adressa son élève à l'un de ses anciens condisciples, Perronet, directeur de l'Ecole des ponts et chaussées. Là aussi, Duhamel sut s'attirer des sympathies, grâce à son intelligence et à son travail; il allait quitter l'Ecole, où il avait été admis, et devenir ingénieur des ponts et chaussées, quand un événement imprévu décida de sa destinée.
Daniel Trudaine, Intendant des finances, sous l'autorité du Contrôleur général des finances de Seychelles, après avoir créé l'Ecole des ponts et chaussées (1747), avait conçu le projet d'une Ecole des mines, mais pour le réaliser il fallait tout d'abord trouver des maîtres; or il n'en existait point dans le royaume; comme il ne pouvait les faire sortir de terre et ne voulait pas en importer de l'étranger, il résolut d'en créer. Pour cela, il choisit parmi les meilleurs élèves de l'Ecole des ponts et chaussées, Gabriel Jars et Duhamel, et il les envoya étudier l'Art des mines, là où de longue date il était cultivé, c'est-à-dire en Saxe, dans le Hartz, en Styrie, en Hongrie, non sans leur avoir, au préalable, fait visiter, de 1764 à 1756, toutes les mines exploitées en France, dans le Forez, dans les Pyrénées et les Vosges.
Le voyage des jeunes ingénieurs à travers l'Europe centrale dura trois ans, ils en rapportèrent, avec de l'expérience, un Ouvrage signé par Jars, mais qui était leur oeuvre collective. Ces Voyages métallurgiques firent connaître en France une foule de faits nouveaux sur les mines et leur exploitation, sur le traitement des minerais. Ils eurent une grande influence pour le développement de l'Art des mines et de l'industrie métallurgique dans notre pays.
Malheureusement pour leurs auteurs, ils ne purent recueillir le fruit de leur travail ni occuper les fonctions pour quoi ils s'étaient si bien préparés. Depuis leur départ, il s'était passé bien des événements; la guerre avait sévi, et elle avait été désastreuse; le trésor public était vide; de nombreux ministres s'étaient succédé avec des vues adverses, le fait n'a jamais été rare, même sous la monarchie; des beaux projets de Trudaine, il n'était plus question. Duhamel songea alors à l'industrie privée et entra au service du duc de Broglie, propriétaire de forges dans le Limousin. En 1767, il est le premier à monter en France, à Ruffec, une usine pour la fabrication en grand de l'acier cémenté, à l'aide d'un procédé de son invention, et cet acier fait une concurrence heureuse à celui d'Angleterre. Duhamel se trace alors un vaste programme de création de fonderies et de forges dans les Landes, afin d'utiliser et le bois et le minerai de fer de ce pays. Tout est prêt, mais au moment où l'affaire va être mise en marche, le propriétaire de son usine, en dépit des services rendus, s'oppose brutalement à son départ, et comme il est haut placé, il le fait appréhender par la force armée et garder à vue dans ses établissements. Ce ne fut que grâce à l'intervention personnelle du roi que Duhamel put reprendre sa liberté. Son entreprise dans les Landes mourut de cette aventure, avant même d'avoir vu le jour, mais il lui dut d'être mis en relief. En 1775, il est nommé Commissaire du Conseil pour l'inspection des forges et des fourneaux et, sous Necker, en 1781, il devient inspecteur général des mines.
De ses inspections, il allait rapporter des observations précieuses sur les mines et les minerais de Huelgoat en Bretagne, des perfectionnements dans le traitement des minerais de cuivre, de plomb et d'argent.
En 1777, il divulgue son procédé de cémentation de l'acier. Ses mémoires sur de nombreuses questions de métallurgie affluent à l'Academie royale des sciences dont il est successivement nommé correspondant (1785), puis associé minéralogiste (1786).
Enfin, quand, en 1783, fut créée, à la Monnaie, la première Ecole des mines sous la direction de Sage, il y reçut la chaire d'exploitation et de métallurgie. Après 20 ans d'avatars et par des chemins de traverse, il était revenu à son point de départ.
Dans cette école, puis dans celle qui la remplaça en 1794, il allait professer avec un grand succès et il lui revient l'honneur d'avoir, pour la première fois, enseigné ces techniques en France.
Son enseignement peut être jugé d'après les articles de l'Encyclopédie méthodique consacrés à l'art des mines et dont il est l'auteur; par sa Géométrie souterraine (1787), le premier traité paru en France sur le lever des plans et le tracé des galeries de mines; ce dernier n'est point un Ouvrage de haute science, mais il a fourni aux mineurs des règles rationnelles, là où n'existaient que pratiques empiriques.
Duhamel avait projeté aussi la publication des autres parties de ses cours et il les avait rédigées sous le titre de l'Art du métallurgiste dont le manuscrit, donné à l'Ecole des mines par son fils qui fut, lui aussi, inspecteur général des mines, a disparu, et de l'Art du mineur qui a été conservé. Ce dernier traité, soumis à l'Académie royale des sciences en 1789, devait être publié sous son privilège, mais les événements politiques firent différer son impression et elle n'a pas été réalisée. M. Aguillon, l'historien si averti de l'École des mines, a examiné ce manuscrit et a noté que le programme du cours d'exploitation des mines de Duhamel ne différait guère de celui professé encore aujourd'hui.
Ce rapide exposé montre que si Duhamel n'a attaché son nom à aucune découverte scientifique importante, il a joué un rôle considérable dans le développement et dans l'enseignement en France de l'art des mines et de la métallurgie et ceci doit sauver son nom de l'oubli.
Ce que fut l'homme, on peut le déduire de ce qu'en a dit Cuvier :
« Duhamel mourut le 19 février 1816. Il fut remplacé par Brochant de Villiers le 8 avril de la même année. M. Duhamel a été, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'un de ces savants de la vieille roche, tels que l'histoire de l'Académie en compte beaucoup, travaillant dans la retraite pour leur plaisir, et pour le bien des hommes, sans s'occuper de la gloire, connaissant peu le monde et ne se souciant point d'en être connu, dont le public lisait utilement les Ouvrages sans presque savoir s'il vivait encore, ni s'informer de l'époque où il avait vécu. Sa modestie était si grande, qu'avec tout ce qu'il fallait pour parler avec autorité dans l'Académie, à peine pendant une longue carrière académique a-t-il fait entendre sa voix au milieu de nous; un grand nombre de ses confrères ne l'ont peut-être pas connu de figure, et cependant il a été l'un des bienfaiteurs de notre pays ».
Son successeur, André-Jean-Marie BROCHANT DE VILLIERS est né au château de Villiers, près Mantes, le 6 août 1772, pendant l'exil de son père, magistrat au Parlement de Paris dissous par un édit royal du 13 avril 1771. Devenu orphelin, il fut élevé par sa mère et par les Oratoriens du collège de Juilly, où il reçut une forte éducation classique et prit le goût de l'histoire naturelle. En 1791, à l'âge de 19 ans, il part pour Freiberg attiré par la renommée de Werner, avec l'intention de suivre plus tard les cours de l'Ecole des mines de la Monnaie. Mais il subit un sort analogue à celui de Duhamel; quand il revient en France, l'École de Sage a disparu. En novembre 1798, il entre à celle des ponts et chaussées, le seul établissement échappé à la tourmente.
Lorsque, peu après, la création de l'École polytechnique fut envisagée, l'on résolut de constituer une école préparatoire réunissant des sujets d'élite, des « chefs de brigade » destinés à l'encadrement des élèves du futur organisme. En août 1794 Brochant de Villiers y est admis à la suite d'un brillant concours, où Monge le distingue d'une façon particulière.
Malgré ce succès, il ne devait pas être élève de l'École Polytechnique définitivement créée le 7 vendémiaire an III (28 septembre 1794), car, dans l'intervalle, avait été constituée l'Agence des mines et ouvert un concours pour le recrutement d'élèves destinés au Corps des mines organisé au mois d'octobre de la même année. Brochant retrouvait ainsi sa voie. Il est le major de cette première promotion et déjà son mérite le fait choisir comme adjoint au professeur d'un cours préparatoire.
L'année suivante, l'Agence des mines devient le Conseil des mines et la nouvelle école est modifiée à son tour; le nombre de ses élèves est réduit de 40 à 20 à la suite d'un concours entre les titulaires, le recrutement devant se faire pour les promotions suivantes, comme il se fait encore, parmi les élèves de l'Ecole polytechnique, désormais spécialisée; dans ce concours, Brochant fut classé au premier rang; il était nommé ingénieur « en pied » en 1800. La loi du 30 vendémiaire an IV ne s'était pas bornée à réorganiser l'Ecole des mines; elle l'avait transformée en école pratique et transportée, - on a dit déportée, - de Paris au voisinage des neiges et d'un filon de plomb, à Pesey, pauvre village des montagnes de la Tarentaise, d'où elle devait bientôt descendre dans la vallée, à Moutiers ; elle y subsista jusqu'à nos revers de 1814, jusqu'à la perte de la Savoie. Brochant de Villiers y fut chargé des leçons de minéralogie et de géologie, et cet enseignement qui fut particulièrement brillant, il le conserva lorsqu'en 1815 l'École fut ramenée à Paris; on lui doit d'avoir été le premier organisateur de sa belle collection de minéraux.
Devenu plus tard inspecteur général, très absorbé par les affaires administratives du ressort du Conseil général des mines, et notamment par le règlement sur les Sociétés anonymes formées pour l'exploitation minière, il se fit suppléer dans l'ensemble de son enseignement par Dufrénoy, en 1825, puis, à partir de 1827, par Dufrénoy, pour la minéralogie et par Elie de Beaumont pour la géologie. Enfin il abandonna définitivement le professorat en 1835, non sans avoir, au préalable, fait consolider l'indépendance des chaires consacrées à ces deux sciences et titulariser ses deux élèves, les réalisateurs de la Carte géologique de la France, qui, plus que toute autre oeuvre, a assuré la pérennité de sa mémoire.
Après de longs mois de maladie, Brochant de Villiers, parvenu au faîte des honneurs dans le Corps des mines, s'éteignit le 16 mai 1840.
Malgré son long professorat en minéralogie, il n'a publié (an IX-an XI) qu'un seul Ouvrage important sur cette science. Le titre de ses deux volumes est très symptomatique de leur objet.
« Traité élémentaire de Minéralogie, suivant les principes du professeur Werner, Conseiller des mines de Saxe. Rédigé d'après plusieurs Ouvrages allemands, augmenté des découvertes les plus modernes, et accompagné de notes pour accorder sa nomenclature avec celle des autres minéralogistes français et étrangers. »
L'influence de Werner se manifestait par son enseignement oral de l'École des mines de Freiberg, beaucoup plus que par ses livres. C'est surtout dans ceux de ses élèves qu'étaient exposées ses idées, d'ailleurs souvent modifiées ou déformées par eux. Brochant voulut les faire connaître en France et il s'est donné beaucoup de mal pour dégager de toute adjonction parasite la pure doctrine wernérienne concernant la classification et la nomenclature des minéraux envisagés au point de vue de leurs caractères extérieurs. Il s'est efforcé aussi d'établir une synonymie exacte permettant aux minéralogistes des différents pays de se comprendre. Mais, élève d'Haüy qui, un an plus tard, en 1801, allait faire paraître son célèbre Traité de minéralogie, il a ajouté à cet ensemble de timides notions cristallographiques, quelques analyses chimiques, des indications sur des gisements français et enfin la description des nouvelles espèces minérales établies par divers auteurs et notamment par Haüy.
L'Ouvrage se termine par un traité des roches où, aux données dues à Werner, sont adjointes, notamment pour les matières volcaniques, de nombreuses notions dues à Dolomieu. Cet ouvrage d'érudition ne manqua pas d'utilité en son temps.
Plus tard, il a publié une traduction abrégée du Mémoire de Weiss sur la détermination des caractères géométriques des cristaux.
Comme géologue, Brochant de Villiers a eu surtout de l'action sur ses élèves de l'Ecole des mines du Mont Blanc; il ne se contentait pas de leur faire des cours ex cathedra, il les entraînait à sa suite dans des excursions sur le terrain qu'il avait appris lui-même à connaître sous la direction de Dolomieu. Il a laissé, en outre, trois Mémoires sur la géologie alpine.
En 1808, l'on distinguait dans les Alpes les « Terrains secondaires » contenant des fossiles et les « Terrains primitifs » ne renfermant ni organismes ni roches de transport. Brochant a précisé la répartition des terrains secondaires dans ce que l'on appelle aujourd'hui les Chaînes subalpines et il a montré fort judicieusement l'importance de la grande dépression que nos géologues désignent sous le nom le « sillon subalpin » et qui sépare les Chaînes subalpines du reste des Alpes.
Il a cherché à démontrer que les Terrains primitifs des Alpes, comprennent ce que Werner venait de définir sous le nom de « Terrains de transition» caractérisés par des roches de transport et de rares fossiles. Il leur a rapporté, en particulier, les marbres de Villette, près Moutiers, associés à des pondingues [ces roches appartiennent au Lias et au Flysch de la zone des Aiguilles d'Arve] et de l'anthracite, notamment entre Moutiers et Bourg Saint-Maurice [zone houillère du Brianconnais | et à Chandolin en Valais [zone houillère pennine des géologues suisses] ; il y a découvert des empreintes végétales.
Un autre Mémoire, datant de 1817, est consacré au gypse et au Terrain de transition des Alpes. On y voit figuré un Céphalopode des marbres de Villette où ses successeurs n'ont pu retrouver de fossiles. Son étude des gypses est assez confuse au point de vue général, mais elle contient de bonnes descriptions locales. Brochant a bien vu et interprété correctement les entonnoirs d'effondrement constituant l'un des caractères si particuliers des zones gypseuses des Alpes. Il conclut, avec juste raison, que ces gypses n'appartiennent pas au Terrain primitif, qu'ils sont intercalés dans son Terrain de transition, alors que d'autres sont plus jeunes. Nous savons aujourd'hui que tous sont d'âge triasique.
Dans son dernier Mémoire (1809) consacré aux roches granitoïdes du Mont Blanc et d'autres cimes centrales des Alpes, il est moins heureux; il conteste la nature granitique du granite du Mont Blanc que Jurine venait d'appeler protogine, mais, par contre, il signale de véritables granites dans les Alpes italiennes, notamment celui de Baveno, auquel il fait une place à part parmi les granites alpins.
Ces trois Mémoires ne manquent pas d'observations ni d'interprétations, nouvelles pour l'époque, et s'ils laissent parfois une impression d'obscurité, ce serait injustice que d'en faire grief à leur auteur, puisque, malgré plus de cent ans de brillants efforts, les géologues étudiant ces belles régions discutent encore sur nombre de points, et qui sont d'importance.
Mais j'ai hâte d'arriver à la carte géologique de la France. L'idée de représenter sur une carte la nature du sol d'un pays n'était pas nouvelle. Elle avait été réalisée pour la première fois par Guettard ; son ébauche de carte géologique de la France (1751) a fait de lui l'ancêtre des Services géologiques du monde entier. Plus tard, il laissa le soin de continuer son entreprise à son collaborateur Monnet. Le but de cette carte était, d'ailleurs, purement utilitaire, il s'agissait de satisfaire aux besoins de l'industrie minérale et de l'agriculture. Il n'est pas utile de rappeler à ce propos que Guettard eut comme assistant Lavoisier, qui fût certainement devenu un grand géologue si son génie ne l'avait entraîné à la chimie.
Le décret du 18 messidor an II, créant le Corps des mines, avait spécifié que ses ingénieurs devaient rechercher les substances minérales dans leurs arrondissements respectifs et tracer leurs découvertes sur des cartes. Plus tard, quelques importants Mémoires avaient été publiés, tels l'Essai sur la géographie ininéralogique des environs de Paris, de Cuvier et Alexandre Brongniart, l'Essai sur la constitution géognostique des Pyrénées, de J. de Charpentier. Mais il n'existait pas de carte d'ensemble.
Dès 1811, Brochant de Villiers avait soumis au Directeur général des mines un projet de carte géologique et l'on trouve la trace de cette préoccupation dans le décret du 5 décembre 1816 confiant au Conseil de l'École des mines la mission de travailler à une telle entreprise.
D'ailleurs, de 1810 à 1813, J.-J. D'Omalius d'Halloy, avait dressé en collaboration avec Coquebert de Monbret, un Essai d'une carte géologique de la France, des Pays-Bas et de quelques contrées voisines, à l'aide des observations et des documents recueillis par eux et par leurs devanciers.
En 1822, le Conseil de l'Ecole des mines, recevant la première carte géologique de l'Angleterre que venait de publier Greenough, saisissait cette occasion pour soumettre à l'administration supérieure un programme dû à Brochant, ayant pour but de doter la France d'une carte similaire. Dès lors, cette grande entreprise était sur la voie de la réalisation. L'année suivante, Becquey, l'actif directeur des ponts et chaussées et des mines l'adoptait, et en 1827, une note publiée dans les Annales des Mines en traçait le plan définitif. Brochant de Villiers était chargé de la direction, Dufrénoy et Elie de Beaumont de l'exécution du travail. Les trois ingénieurs partirent en Angleterre pour un voyage de préparation, afin de bénéficier de l'expérience des géologues anglais, et de se familiariser avec les divisions stratigraphiques établies par eux.
Dès 1826, Dufrénoy et Elie de Beaumont étaient à l'oeuvre; à chacun Brochant avait assigné sa tâche. A partir de l'année suivante, de Billy fut adjoint à Dufrénoy, et Fénéon à Elie de Beaumont. Les travaux sur le terrain furent menés avec beaucoup d'activité pendant les étés de 1825 à 1829; de 1830 à 1834 eurent lieu des tournées de coordination en commun.
Brochant de Villiers put assister à l'achèvement de cette oeuvre considérable dont il avait été l'inspirateur et le directeur; il présenta la minute de la carte à l'Académie, le 30 novembre 1835, mais il n'eut pas la joie de voir paraître la carte elle-même, car son tirage définitif ne fut effectué qu'en 1842, c'est-à-dire après sa mort (16 mai 1840).
L'échelle choisie était le 1/500 000 ; c'était là une première approximation; à tous égards, il était nécessaire de dresser une carte à plus grande échelle, réclamée par le développement rapide de la géologie et de l'industrie nationale.
Sur l'instigation de Brochant de Villiers, les ingénieurs du Corps des mines, disséminés à travers la France, furent invités à entreprendre des cartes géologiques départementales dont la publication devait être laissée aux administrations locales; cinquante-neuf ont vu le jour, à partir de 1835; elles sont généralement accompagnées d'un texte explicatif, constituant parfois de précieuses monographies régionales.
Les Expositions universelles de 1855 et de 1867 fournirent l'occasion de coordonner ces résultats, souvent disparates et de valeur inégale; ils servirent à dresser des cartes d'ensemble, sous la direction de Dufrénoy et d'Élie de Beaumont, d'abord, puis d'Elie de Beaumont; elles préparèrent la création, en 1868, du Service de la Carte géologique détaillée de la France. Il fut dirigé par Elie de Beaumont, mais en réalité organisé par de Chancourtois et mis en route par une brillante équipe de jeunes et ardents géologues pleins d'avenir : Potier, de Lapparent, Fuchs, et aussi M. Douvillé que nous sommes heureux de compter encore parmi nous. Après soixante années de travail continu, effectué par l'élite des géologues français, sous la savante direction de Jacquot, puis de nos confrères A. Michel-Lévy et Pierre Termier, cette belle et monumentale carte au 1/80000 est aujourd'hui presqu'achevée.
Brochant de Villiers fut remplacé à l'Académie (17 août 1840) par son collaborateur Dufrénoy. Le père de celui-ci, PETIT-DUFRÉNOY, procureur au Chatelet qui avait été homme d'affaires de Voltaire, s'était retiré, dès le début de la Révolution, dans une propriété familiale à Sevran (Seine-et-Oise). C'est là que, le 5 septembre 1792, naquit son fils, Ours-Pierre-Armand. Si voisin de la tempête, Sevran était un asile sûr, où Petit-Dufrénoy recueillait ses amis en danger, de Fontanes, l'abbé Sicard, Camille Jordan, de Gerando, Félix Faulcon, entre autres. Il se plaisait, d'ailleurs, dans le commerce des gens de lettres; La Harpe, Champfort, Laya étaient parmi les familiers de la maison. Dans ce milieu intellectuel grandit le jeune Armand dont la mère, versée dans les langues anciennes, était en même temps un délicat poète. Admirablement doué, il fît de brillantes études, conquit le prix de mathématiques au Concours général de 1810 et, trois ans plus tard, à sa sortie de l'Ecole Polytechnique, il entra à l'École des mines du Mont-Blanc, pour revenir avec elle à Paris, en 1815.
Je ne le suivrai pas dans le détail de sa carrière d'ingénieur au Corps des mines; il franchit rapidement tous les échelons de la hiérarchie, jusqu'au grade suprême. En 1818, il était adjoint à l'inspecteur des études et conservateur des collections de l'Ecole des mines qu'il n'allait plus quitter. Il y professa la géologie et la minéralogie, il en devint directeur des études, en 1836, puis directeur, en 1846. Il la transforma d'une façon féconde et présida à ses destinées pendant vingt et un ans; son successeur à la chaire de minéralogie, de Senarmont, a rappelé en ces termes le rôle de premier plan qu'il y joua :
« Parmi tant de travaux utiles et glorieux, le plus utile, le plus glorieux peut-être, est la création de l'École des Mines, je dis la création, sans crainte d'être démenti par ceux qui l'ont connue telle que l'avait reçue M. Dufrénoy et qui la connaissent telle qu'il l'a laissée.
» Entre ses mains, tout a changé de face: des collections de toute nature se sont ouvertes à l'étude dans des constructions nouvelles ; l'administration et l'industrie privée ont, trouvé un laboratoire toujours prêt à répondre à leurs demandes; un grand nombre de jeunes ingénieurs sont venus chaque année puiser des connaissances spéciales à un enseignement presque transformé, et les étrangers eux-mêmes ont brigué. à l'École des Mines, une place comme une faveur. »
A ce panégyrique, j'ajouterai un trait caractéristique montrant que Dufrénoy, administrateur habile, n'hésitait pas à prendre ses responsabilités pour faire aboutir les réformes utiles. En 1845, il introduisit à l'Ecole l'enseignement de la paléontologie et son Conseil, sans doute peu enthousiaste de cette nouveauté, ne l'apprit que trois ans plus tard.
Cette carrière administrative, remplie par bien d'autres devoirs, fut féconde en résultats de nature diverse; Dufrénoy y ajouta une oeuvre scientifique importante et complexe, géologique et minéralogique.
Son rôle géologique est tout entier contenu dans l'exécution de la carte géologique effectuée, comme je l'ai dit il y a quelques instants, en collaboration avec Élie de Beaumont. Dans le voyage préliminaire en Angleterre qu'avaient fait les deux ingénieurs, ils ne s'étaient pas contentés du but spécial de leur mission ; ils avaient visité et étudié les mines, les exploitations, les usines. Le Voyage métallurgique en Angleterre, publié à leur retour, reçut du major-général Portlock, président de la Société géologique de Londres, ce haut témoignage d'estime que trente ans plus tard, en 1869, il n'existait encore pas d'exposé aussi complet de la richesse minière du Royaume Uni et des industries connexes.
Dans le plan élaboré par Brochant de Villiers, le domaine d'Elie de Beaumont comprenait la portion de la France se trouvant au Nord et à l'Est d'une ligne reliant Honfleur, Alencon, Chalon-sur-Saône et le Rhône; Dufrénoy avait reçu tout ce qui se trouve à l'Ouest et au Sud de cette même ligne; il avait, par suite, à étudier le Massif armoricain, le Massif central, les Pyrénées, la bordure du Bassin de la Seine, la moitié de celui du Rhône et, en entier, ceux de la Loire et d'Aquitaine.
Sans relâche pendant dix ans, Dufrénoy et Élie de Beaumont ont consacré la belle saison à parcourir à pied ce vaste espace. Il ne pouvait être question pour eux de travaux stratigraphiques de détail, il s'agissait de réaliser une sorte de rapide prospection aidée, en certaines régions, par des observations géologiques antérieures. Les cinq campagnes faites de concert furent extrêmement fructueuses : cet intime rapprochement, les discussions en commun sur le terrain, déterminèrent entre les deux collaborateurs non seulement une solide amitié, mais aussi un accord scientifique parfait, une communauté de vues rendant souvent difficile de savoir ce qui revient exactement à l'un ou à l'autre dans les résultats généraux acquis. En tous cas, la carte dressée par ces deux géologues n'est pas la réunion de deux oeuvres distinctes, c'est un ouvrage d'ensemble dont toutes les parties sont en rapport entre elles, bien que les tracés des différents terrains, soient restés l'oeuvre propre de chacun des collaborateurs. Ils ont, en effet, exprimé leurs conclusions particulières dans des notes personnelles publiées surtout de 1830 à 1836.
Mais tous deux ont signé ces beaux volumes de l'Explication de la Carte géologique, occupant une place de choix dans les bibliothèques de tous les géologues et de tous les géographes.
L'introduction, parue en 1841, est restée parmi les plus belles pages de la littérature scientifique française. Partant des données acquises au cours de leurs explorations, ils expliquent, non pas seulement leur carte, mais la constitution physique de la France même et l'histoire de son sol basée sur la composition et la disposition des terrains qui en forment le fondement profond. Cette introduction est encore la meilleure que l'on puisse placer en tête des traités modernes de géographie physique.
Les régions étudiées par Élie de Beaumont l'avaient mis en contact avec les principaux géologues de son temps, au delà de nos frontières, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Italie. Dans les Pyrénées, en Bretagne, Dufrénoy n'avait pas de voisins pour échanger ses idées, il fut donc réduit à lui-même dans des régions peu explorées et cependant beaucoup des résultats obtenus sont restés acquis. Les limites que m'impose cette Notice ne me permettent pas d'entrer dans des détails. Qu'il me soit permis seulement de donner quelques exemples.
En Bretagne, Dufrénoy reconnut la structure plissée, à petits plis parallèles de l'Armorique, à laquelle a été donné le nom de structure rayée, à cause de l'apparence imprimée par elle aux cartes. Cette structure tectonique, correspondant à des faisceaux de plis parallèles, à petit rayon, se distingue des structures à déplacements verticaux limités par des failles, comme dans le Plateau central de la France, et des plis à grand rayon de courbure, parfois chevauchés, des Ardennes et des Alpes. C'est la structure commune dans le Jura et dans les Appalaches, d'où le nom de structure appalachienne que lui appliquent parfois certains géologues. Il a découvert encore la discordance des grès armoricains sur les phyllades de Saint-Lô, et aussi la pluralité des intrusions granitiques, tour à tour combattue et reprise par ses successeurs et aujourd'hui démontrée par notre confrère M. Ch. Barrois.
Dans les Pyrénées, Dufrénoy a appelé l'attention sur les deux bandes du terrain de craie (il n'en séparait pas encore le terrain nummulitique) situées, l'une au nord, l'autre au sud des Terrains primitifs et de transition occupant l'axe de la chaîne, - chaîne « dont les deux versants sont très symétriques », écrit-il; chaîne « sensiblement en ligne droite sur la plus grande partie de son cours » ; « chaîne devant son relief presque entièrement à une seule révolution », et il voulait dire par là un soulèvement. Il semble bien que la chaîne des Pyrénées soit une de celles pour quoi l'essentiel des idées de Dufrénoy, à savoir la saillie médiane d'un matériel ancien, reprend de l'actualité.
Je dois laisser de côté bien des observations intéressantes concernant les formations houillères, secondaires et tertiaires et terminer par des travaux consacrés au volcanisme.
Dans un Mémoire intitulé : Sur les groupes du Cantal, du Mont-Dore et sur les soulèvements auxquels ces montagnes doivent leur relief actuel, Dufrénoy et Elie de Beaumont ont développé avec beaucoup de clarté leurs études sur la constitution géologique de ces belles montagnes volcaniques, mais, en outre, ce Mémoire a une importance historique spéciale, car c'est là qu'en 1833, ils ont exposé leur point de vue sur la théorie des cratères de soulèvement, théorie malencontreuse, empruntée à Leopold von Buch et à laquelle Elie de Beaumont est resté obstinément attaché jusqu'à la fin de ses jours.
Ce travail fournit un exemple typique des ravages que peut causer la mathématique quand elle est appliquée, avec des idées préconçues, là où elle ne parait pas indispensable.
Les auteurs pensaient que de grandes coulées de laves ne peuvent être épanchées que sur des surfaces presque horizontales. Parfois une force agissant de bas en haut et qu'ils supposaient être, en particulier, la surrection d'un culot de lave solide, vient soulever des coulées ainsi formées et édifier ce qu'ils appelaient un cône de soulèvement. Au point d'application de cette force, disent-ils, se produit un étoilement de fentes divergentes, divisant en secteurs triangulaires les lambeaux de lave qui, dès lors, vont constituer les flancs du cône. Quand des écroulements ou des projections déterminent au sommet, la production d'un vide, celui-ci constitue un cratère de soulèvement.
Les secteurs de lave ainsi déterminés laissent entre eux des intervalles, Dufrénoy et Elie de Beaumont établissent des formules générales permettant de calculer leur surface en fonction du diamètre de base du cône et de la pente de ses flancs ; et ces formules étant posées, ils croient voir qu'elles sont vérifiées par l'observation directe dans la France centrale et dans d'autres régions. Plus tard, ils vont visiter, l'un, le Vésuve et les Champs Phlégréens, l'autre, l'Etna et aboutir à la même conclusion, en dépit de l'évidence qui doit faire, et qui a fait, rejeter une telle hypothèse, contraire à tous les faits constatés sans parti pris. Cette théorie n'a pas survécu à Elie de Beaumont.
Il en a été ainsi pour bien d'autres doctrines géogéniques - nous en avons vu déjà un exemple -, doctrines admises avec enthousiasme sur la foi d'un maître et qui ont disparu, avant ou après lui, leur fin étant souvent hâtée par les exagérations de disciples par trop dépourvus d'esprit critique. Mais je ne veux pas terminer sur une note pessimiste. Ces aventures de la géologie ne sont pas toujours stériles pour son évolution; elles suscitent des discussions, suggèrent parfois des idées nouvelles; elles sont génératrices de travaux, ne fût-ce que ceux ayant servi à éteindre ces flammes brillantes autant qu'éphémères.
En résumé, Dufrénoy et Elie de Beaumont, dont les noms ne peuvent être disjoints, furent, en France, nos premiers géologues cartographes; leur oeuvre a servi de point de départ aux études de détail précises que nous allons retrouver dans quelques instants. Leur carte a été une première étape qu'il faut juger aujourd'hui, non par les imperfections qui ne pouvaient être évitées à l'époque et dans les conditions où elle a été réalisée, mais par son influence directrice sur les études ultérieures. Nous ne devons pas ménager notre gratitude à ses auteurs.
D'ailleurs, ce long travail fut accueilli à l'Étranger avec la plus grande faveur. En 1843, la Société géologique de Londres décerna à Dufrénoy et à Élie de Beaumont la médaille Wollaston, la récompense la plus enviée parmi les géologues; par une mesure exceptionnelle, cette médaille ne fut pas collective, mais remise à chacun d'eux.
Il me reste à considérer Dufrénoy comme minéralogiste.
Professeur à l'École des mines depuis 1826, il cessa d'y enseigner en 1847, quand, après avoir suppléé pendant quelque temps, Alexandre Brongniart, au Muséum d'histoire naturelle, il le remplaça dans sa chaire. Le développement de notre collection nationale de minéralogie lui dut une grande impulsion; ce fut grâce à son influence qu'en 1848 l'Assemblée nationale vota l'acquisition de la collection d'Haüy, transportée en Angleterre à la mort de ce savant et achetée par le duc de Buckingham. Cette collection constitue un précieux trésor historique, non pas tant par la beauté de ses échantillons tous de petite taille, que par ce fait que ces minéraux, étiquetés de la main du génial fondateur de la cristallographie, ont servi de base à ses immortels travaux. Dufrénoy eut la joie de rapporter en France ce joyau et de le classer lui-même, là où il se trouve encore aujourd'hui.
Il a publié sur divers minéraux d'assez nombreux Mémoires ou Notes, à la fois cristallographiques et chimiques, analysé la météorite tombée en 1841 à Chateaurenard, décrit de nouvelles espèces minérales (huréaulite, etc.), et de nouvelles variétés de minéraux connus (dréélite, villarsite, greenovite, junckérite, couseranite).
J'ai trouvé dans mes archives familiales une correspondance de lui concernant l'un de ces minéraux.
Dans sa jeunesse, mon grand-père, Tony Lacroix, avait été préparateur de Vauquelin au Muséum, puis directeur de l'usine chimique d'un autre membre de l'Académie, Robiquet; il s'intéressait à la minéralogie et avait découvert dans la mine de manganèse de Romanèche, près Macon, un minéral inconnu. Il en avait remis un fragment à l'astronome Mathieu, lui demandant de le montrer à ses confrères minéralogistes de l'Académie et de les consulter sur le nom qu'il se proposait de lui donner, celui de Lamartinite, en l'honneur du grand poète, son compatriote dont il était l'admirateur et l'ami. Dufrénoy auquel fut remis l'échantillon, à la hâte, en fît une analyse et, en l'envoyant à son correspondant, il lui manifesta son intention de la publier. Et il ajoutait : « Je crois qu'il y a lieu de lui donner [à ce minéral] un nom particulier; celui de Lamartinite que vous proposez me paraît peu convenable, en ce sens que ce célèbre poète est tout à fait étranger à la science et qu'étant de plus lancé dans une sphère politique, nous aurions l'air d'arborer un drapeau. Plusieurs de mes amis, et entre autres M. Brongniart, m'ont fortement conseillé de ne pas le faire ».
La lettre est datée du 22 décembre 1842; les échos du discours retentissant prononcé, le 18 août précédent, par Lamartine n'étaient pas éteints, de ce discours par quoi il avait combattu avec véhémence le projet de loi sur la régence élective et l'exclusion des femmes déposé par le Gouvernement à la suite de la mort du duc d'Orléans, préparation non déguisée à son passage à l'opposition. Dufrénoy ne se souvenait pas que Goethe, quoique poète, et Washington, bien qu'homme politique, avaient servi de parrains à des minéraux; mais il n'oubliait pas qu'il était fonctionnaire, un peu timoré, peut-être; il donna au joli minéral de Romanèche le nom prosaïque d'arséniosidérite, et voilà pourquoi celui de l'illustre poète ne figure pas dans la nomenclature minéralogique.
Je m'excuse de rapporter une anecdote aussi minime, mais je n'ai pas su résister à la tentation d'évoquer, en cette circonstance solennelle, le souvenir du savant modeste, mon premier maître, qui, dès mon enfance, m'a élevé dans l'amour de la nature et le respect de la recherche désintéressée.
L'oeuvre minéralogique capitale de Dufrénoy est son Traité de minéralogie en quatre volumes ; il a eu deux éditions.
Les découvertes d'Haüy avaient constitué une véritable révolution dans la science des minéraux. Grâce à son autorité, les caractères géométriques y avaient pris une importance presque exclusive et ses disciples considéraient avec dédain toute substance minérale ne se présentant pas en cristaux déterrninables.
Après la mort d'Haüy, les brillants travaux de Berzélius conduisirent à une réaction violente. L'illustre suédois professait que « la minéralogie, considérée en elle-même, n'est qu'une partie de la chimie. Elle ne peut avoir d'autre base scientifique que la base chimique, et toute autre lui est étrangère, lorsqu'on l'envisage comme science ». Sans être aussi intransigeant, Beudant, dans un Traité apprécié, donnait, lui aussi, la prédominance aux caractères chimiques dans la connaissance des minéraux.
Cristallographe habile, autant que chimiste averti, Dufrénoy était excellent naturaliste; il considérait, avec juste raison, que si la première place doit appartenir aux caractères chimiques dans la classification des minéraux, les propriétés physiques de tout genre surtout doivent servir à leur reconnaissance et à leur définition.
C'est dans cet esprit qu'il conçut son Traité. Après avoir réservé un volume à l'exposé théorique de la cristallographie géométrique et de ce que l'on connaissait de son temps sur la cristallographie physique, puis aux essais chimiques et à une méthode dichotomique de détermination des minéraux par leurs caractères extérieurs, il a consacré trois volumes à la description des espèces, faite d'une façon claire et élégante; elle est accompagnée de la représentation géométrique des formes cristallines observées, de la reproduction d'analyses chimiques; une place importante est donnée à l'exposé des conditions géologiques du gisement et à des renseignements intéressants sur les utilisations pratiques des minéraux ; enfin, sont discutés les caractères propres à distinguer chaque minéral de ceux avec quoi il pourrait être confondu.
Ce Traité de minéralogie ne ressemble pas à ceux d'aujourd'hui ; non seulement il est utile à consulter, mais encore il peut être lu, car s'il est savant, il n'est pas ennuyeux. Il a contribué à développer en France le goût pour les minéraux, à entretenir le feu sacré des amateurs, jadis nombreux, qui les recueillaient et les collectionnaient ; ainsi ils faisaient avancer la science, ne fût-ce qu'en servant de pourvoyeurs aux spécialistes. Il faut reconnaître que cette espèce de naturalistes devient de plus en plus rare. Les incessants progrès des sciences concourant à la connaissance de la matière minérale, et qui sont d'un si puissant intérêt, attirent les chercheurs, mais en restreignent fatalement le nombre. Ceux qui restent s'éloignent chaque jour davantage de la nature pour se confiner dans des laboratoires bien équipés. Il faut savoir gré aux auteurs qui savent conserver une juste mesure et, dans leurs écrits, ne pensent pas uniquement aux initiés. Dufrénoy fut un de ceux-là.
Dufrénoy mourut à Paris le 20 mars 1857; sa succession échut à Charles SAINTE-CLAIRE DEVILLE (28 décembre 1857), géophysicien plus encore que minéralogiste.
De la famille créole française Deville, établie depuis longtemps aux Antilles danoises, naquirent à Saint-Thomas en 1814 (26 février) et en 1818 (11 mars) deux fils, Charles et Henri, qui devaient faire honneur à la science française, bien qu'avec un éclat inégal. Cas unique dans l'histoire de l'Académie, ils y siégèrent pendant de longues années ensemble et dans la même section.
Unis par la plus étroite des affections et par une commune passion pour les recherches expérimentales, les deux frères étaient, par ailleurs, aussi différents que possible. Charles, petit, blond, aux yeux bleus, nerveux, « impétueux, frémissant, levant au ciel des mains agitées par la joie et protestant, l'oeil en feu, contre l'iniquité » ; Henri, grand, « brun, aux yeux noirs, pleins de vivacité et de malice; ferme, calme et sceptique ».
Dès leur première jeunesse, ils furent envoyés en France pour faire leurs études; Charles, malgré des aptitudes et une culture littéraires très prononcées, entra à l'École des mines en qualité d'élève externe ; Henri se dirigea vers l'Ecole de médecine avant de devenir l'un des plus illustres chimistes de son temps.
A l'Ecole des mines, Charles Deville suivit avec enthousiasme les cours de Dufrénoy et d'Elie de Beaumont ; il se passionna pour les théories de ce dernier et particulièrement pour celles relatives aux volcans. Aussi, après un voyage d'études en Auvergne, à la fin de 1889, s'embarqua-t-il, pour les Antilles, le cerveau rempli par un vaste programme d'exploration géologique des nombreuses îles volcaniques de son pays d'origine.
A la suite d'une rapide exploration du nord-ouest de l'Archipel, en 1841, il s'attaque à la Guadeloupe, mais il est arrêté aussitôt par l'absence de carte topographique. Qu'à cela ne tienne, il est ingénieur des mines, il se met à l'oeuvre et pour qui connaît la topographie accidentée de la Basse-Terre, nom donné à la partie montagneuse de l'île, recouverte par l'épaisse forêt tropicale, la carte au 1/160000, dressée par lui, doit être considérée comme une oeuvre méritoire dont l'exécution fut hérissée de difficultés.
En 1842, une occasion se présente à lui d'aller visiter Ténériffe, aux Canaries, Ténériffe qui joua un si grand rôle dans l'élaboration des idées de Leopold von Buch sur les cratères de soulèvement. Contrairement à ce que l'on eût pu penser, la description qu'en fit Deville fut purement objective et non point un plaidoyer pour les idées de son maître Elie de Beaumont. Il visita ensuite, et avec le même succès, l'île basaltique de Fogo, dans l'archipel du Cap-Vert, et il fut le premier à la décrire.
Il va ensuite reprendre ses travaux aux Antilles, mais il est surpris à la Dominique par le terrible tremblement de terre du 8 février 1843, dévastateur de la Guadeloupe. La métropole de cette colonie, Pointe-à-Pitre, est renversée ; comme de coutume en semblable catastrophe, l'incendie parachève la destruction due au séisme; 2000 personnes y trouvent la mort et, parmi elles, se trouve l'oncle de Charles Deville; avec lui, il perd ses papiers, ses dessins, la plus grande partie de ses collections.
Épuisé par tant d'efforts et tant d'émotions, atteint d'une grave ophtalmie, souffrant d'un rhumatisme articulaire qui devait le torturer pendant toute sa vie, il rentre en France gravement malade et à demi aveugle. Les soins attentifs de son frère n'allaient pas tarder à lui faire recouvrer la santé. Aussitôt il se remet au travail dans le laboratoire de J. B. Dumas. De cette époque datent ses travaux de minéralogie chimique.
La Révolution de 1848 lui ouvrit les portes de l'enseignement. Sous les auspices de Jean Reynaud, de Carnot et de Vaulabelle, avait été créée l'École d'administration, destinée à la formation de fonctionnaires instruits. Son recrutement était très large, englobant des jeunes gens de culture scientifique et d'autres, à affinités littéraires. Ëlie de Beaumont y enseignait la géologie; il prit Charles Deville comme aide. Mais cette école sombre en 1849; grâce à J. B. Dumas, Deville est chargé alors officiellement de l'étude des eaux minérales de France. Dans un long rapport daté de 1851, il s'est efforcé d'établir des relations entre le gisement de ces eaux et leur composition chimique.
Peu après, il fut choisi par Elie de Beaumont pour suppléant de son cours d'histoire naturelle des corps inorganiques au Collège de France. Il remplit cette suppléance pendant 21 ans et ne fut titularisé qu'en 1875, de telle sorte qu'ayant professé pendant 23 ans au Collège de France, il n'y a enseigné pour son propre compte que durant dix-huit mois. Ses dernières leçons furent consacrées à l'oeuvre de son maître et à l'histoire de la géologie; elles ont été publiées par les soins de F. Fouqué, son élève depuis l'École d'administration, son collaborateur, enfin son successeur.
Voyons maintenant ce que fut l'oeuvre de notre confrère. A sa rentrée des Antilles, il entreprit l'étude chimique des roches sauvées du désastre de Pointe-à-Pitre, et, notamment de celles de Ténériffe, de Fogo et de la Guadeloupe. Il fit quelques analyses complètes des laves de cette dernière île et démontra l'existence inattendue de cristaux de quartz dans certaines d'entre elles. Mais il s'attacha surtout à la détermination de leurs feldspaths. On avait cru pendant longtemps que les seuls feldspaths existant, comme éléments essentiels des roches, étaient le feldspath potassique, l'orthose, et le labrador. Abich venait de montrer la présence dans les roches des Andes d'un feldspath intermédiaire entre le labrador et l'albite; il l'a appelé andésine. Deville, à son tour, découvrit l'oligoclase dans les trachytes de Ténériffe. C'était la voie ouverte aux recherches modernes, d'où est sortie la preuve que tous les feldspaths sont susceptibles d'entrer dans la constitution des roches éruptives. Deville extrayait ces minéraux par des procédés mécaniques et il en faisait l'étude cristallographique et chimique.
Dans les fumerolles sulfhydriques, si actives au sommet de la Soufrière de la Guadeloupe, il avait observé avec intérêt la formation des cristaux de soufre. Peu de régions volcaniques permettent de mieux suivre les détails de ce phénomène si attachant. Je me souviens de mon émerveillement, en voyant, pour la première fois, les éclatantes cristallisations jaunes qu'un coup de pioche faisait surgir d'un sol tourbeux des flancs du volcan dont la végétation venait à peine d'être détruite par une fumerolle en voie de déplacement. Des observations de ce genre ont conduit Charles Sainte-Claire Deville à entreprendre, dans le laboratoire, l'étude de ce singulier élément : elle lui a fourni des résultats remarquables. Polymorphe entre tous, à l'inverse de tout autre, le soufre, une fois liquéfié, s'épaissit quand s'élève la température et une lois solidifié, il se présente, soit à l'état dur et fragile, soit mou.
Dans ses études sur le soufre, notre confrère a été le premier à employer une méthode préconisée par Regnault, et qui a fait fortune dans les travaux de métallurgie scientifique, l'analyse thermique.
Il a trouvé que les variétés de soufre refroidies brusquement ou ayant subi une trempe, comme le soufre en fleurs et le soufre mou, laissent un faible résidu quand on les dissout dans le sulfure de carbone; ainsi était découverte une nouvelle forme moléculaire de ce corps simple; il détermina toutes les propriétés de ce soufre insoluble dont l'intérêt devait être augmenté encore quand, peu après, Schrötter décrivit une forme analogue du phosphore.
En même temps que Pasteur, Deville observa qu'une solution de soufre dans le sulfure de carbone laisse déposer non seulement des cristaux orthorhombiques, mais encore des cristaux de la forme monoclinique considérée jusqu'alors comme ne pouvant être obtenue qu'à haute température, mais il alla plus loin en faisant voir que le soufre dissous dans la benzine donne l'une et l'autre, ou bien l'une ou l'autre, de ces formes suivant la température et il précisa celle-ci.
Le soufre fondu l'a conduit à des expériences d'un grand intérêt pour la lithologie; dans de nombreuses expériences, il constata que les roches transformées en verre par fusion possèdent une densité beaucoup plus faible que lorsqu'elles sont formées de cristaux, la densité d'une roche est donc d'autant plus grande que sa cristallinité est plus élevée. Ces résultats confirmaient une observation antérieure de Bischoff, mais Deville voulut plus de précision, il opéra sur des minéraux purs et vit qu'en général, dans l'acte de la cristallisation, il s'opère une condensation de la matière. Il a insisté sur l'importance de la dilatation que la silice subit en passant de la forme cristallisée à l'état de verre et constaté enfin que, contrairement à la plupart des corps cristallins, certaines substances, telles que les métaux, le corindon, le sel marin, une fois fondues, donnent par refroidissement non pas un verre, mais des cristaux.
Ces travaux minéralogiques furent sutout l'oeuvre de la jeunesse de Charles Deville. Bien vite, il se spécialisa dans diverses directions de la ph sique du globe.
Mais auparavant il avait entrepris une grande publication consacrée aux Antilles, à Ténériffe et à Fogo ; elle comprend ses observations très complètes sur ces dernières îles. Malheureusement il fut bien vite arrêté dans la description des Antilles par la perte d'une partie de ses documents et ce livre est resté inachevé. On y trouve seulement des études sur le tremblement de terre de la Guadeloupe, sur la climatologie des Antilles, sur les courants marins du golfe du Mexique et les nombreuses mesures d'altitude de tous les points visités par lui.
Son oeuvre capitale réside dans de longues recherches expérimentales consacrées aux produits volatils émanés des volcans. Avant lui, l'on croyait que chaque volcan était caractérisé par un ensemble spécial de gaz et de vapeurs, que, par exemple, l'anhydride sulfureux dominait à l'Etna, le gaz chlorhydrique au Vésuve, l'anhydride carbonique dans les volcans des Andes.
Deville montra péremptoirement qu'il n'en est rien, que tous ces gaz sont émis par tous les volcans, mais en proportions diverses dans les différentes phases de leur activité et ceci reste acquis.
Boussingault et Bunsen avaient étudié, l'un dans les Andes et l'autre en Islande, les dégagements de gaz volcaniques à la fin de l'activité eruptive. Le premier, Charles Sainte-Glaire Deville suivit le phénomène dans toutes les phases d'une éruption, depuis son paroxysme jusqu'à son déclin.
Il a mis en évidence, une relation liant la composition des fumerolles à leur température dans le temps et dans l'espace; dans le temps, c'est-à-dire depuis le paroxysme jusqu'à la fin de l'éruption; dans l'espace, c'est-à-dire en fonction de la distance des fumerolles au centre d'émission.
A la suite de ses observations au Vésuve lors des éruptions de 1855 et de 1861, il a défini quatre types successifs de fumerolles caractérisés par les limites extrêmes de leur température et par la nature de leurs produits gazeux. Les fumerolles qu'il qualifiait de sèches dont la caractéristique réside dans la production de chlorures et de sulfates alcalins; ce sont les plus chaudes, leur température dépasse 800° C. Les fumerolles acides, contenant de la vapeur d'eau, du gaz chlorhydrique, de l'anhydride sulfureux, du chlorure de fer; leur température est supérieure à 400° C. Les fumerolles alcalines ou faiblement acides, riches en vapeur d'eau, en chlorhydrate d'ammoniac et contenant de l'hydrogène sulfuré; leur température minimum est voisine de 100°C, et, dans ce cas, elles déposent des cristaux de soufre. Enfin, les fumerolles à vapeur d'eau prédominante, les moins chaudes, caractéristiques de la période de décrépitude du volcan ; elles renferment parfois des carbures d'hydrogène associés à de l'anhydride carbonique.
Il faudrait signaler encore des observations particulières sur ces divers types de fumerolles, telle, la découverte, dans certaines d'entre elles, de l'hydrogène libre qui n'avait pas été rencontré encore dans les volcans italiens.
Ces travaux ont été effectués en collaboration avec Félix Leblanc, puis avec F. Fouqué, non seulement au Vésuve, mais aussi dans les îles Ioniennes, dans les lagoni de Toscane. Ils ont été continués dans les mêmes régions, puis à l'Etna, à Santorin et aux Açores par Fouqué qui les a complétés en montrant, par exemple, que les fumerolles à haute température sont souvent humides et que les divers types, passant du reste progressivement les uns aux autres, se distinguent non point par l'apparition d'éléments nouveaux, mais par la disparition successive de certains d'entre eux, au fur et à mesure que la température s'abaissant, les réactions qui les déterminent deviennent impossibles.
De telles recherches présentent des difficultés et des dangers considérables. Il faut, au cours des éruptions, s'ingénier à atteindre la lave incandescente ou très chaude pour en extraire des gaz, en s'efforçant de les soustraire à la contamination de l'air atmosphérique, mais aussi en s'exposant aux risques de graves brûlures ou d'irréparables asphyxies.
L'interprétation de toutes ces observations présente-t-elle le degré de généralité que leur prêtaient leurs auteurs? Des expérimentations nouvelles ont été effectuées depuis quelques années par MM. Arthur L. Day et E. S. Shepherd au Kilauea, dans des conditions encore difficiles, mais bien plus favorables. Elles ont apporté de précieuses acquisitions pour la connaissance des gaz volcaniques.
Là, en effet, se trouve un vaste lac permanent de lave beaucoup plus fluide que celle du Vésuve et de l'Etna et d'où il a été possible de faire, à l'aide de puissants moyens matériels et d'une technique appropriée, de nombreux prélèvements de gaz.
Les savants américains ont constaté d'abord que, contrairement à une opinion sensationnelle émise peu auparavant et conformément aux remarques des observateurs anciens, la vapeur d'eau existe et même prédomine dans les émanations partant de la lave fluide. Ils ont constaté que les proportions relatives des divers gaz recueillis varient constamment d'un point à un autre et qu'en un même point, elles ne sont pas les mêmes d'une bulle à une autre. De ces faits et de la nature des gaz coexistants, il fa ut conclure que ceux-ci ne sont pas en équilibre; ils réagissent les uns sur les autres et c'est la chaleur dégagée par ces réactions qui contribue à maintenir aussi élevée la température de la lave expérimentée. D'ailleurs, des mesures répétées ont montré que cette température, elle-même, n'est pas constante et ainsi s'explique pourquoi la surface du lac de lave du Kilauea est tantôt incandescente et tantôt partiellement obscurcie par la formation d'ilôts de lave solide, soutenus à la surface du bain incandescent par des bulles gazeuses. Ces variations de température ne sont pas dues à un afflux de magma plus chaud venant de la profondeur, car le niveau du lac est resté le même pendant les observations; elles résultent de l'irrégularité du dégagement des gaz. Ces conclusions ont été confirmées par les mesures de M. Jaggar; elles ont prouvé que la température est plus élevée à la surface, c'est-à-dire là où se produisent les réactions gazeuses, qu'à quelques mètres au-dessous de celle-ci.
Il faut remarquer que cette irrégularité dans le dégagement des gaz de la lave incandescente n'est pas spéciale au Kilauea. Elle avait été déjà formellement observée par Fouqué dans la lave de l'Etna, lors de l'éruption de 1865.
« Même quand la lave est encore entièrement liquide, a-t-il écrit, certains points des courants donnent seulement quelques légères fumées diaphanes, tandis que d'autres sont couverts d'un nuage épais qu'on aperçoit d'une grande distance. Ici, la matière en fusion s'agite et bouillonne tumultueusement; là, elle présente une surface tranquille qui semble être le siège exclusif des phénomènes de volatilisation. »
Une telle constatation rend encore plus souhaitable que des recherches soient reprises dans les volcans méditerranéens avec les ressources que fournit la science moderne, et en multipliant les prélèvements de gaz en un même point, ce que n'ont pu faire Deville et Fouqué. Mais il est à craindre que les conditions présidant aux épanchements de ces volcans ne permettent pas d'ici longtemps d'aller au delà des limites atteintes par d'aussi habiles expérimentateurs. En tous cas, leurs observations restent. Elles constituent l'une des bases de nos connaissances sur les gaz volcaniques. C'est une belle oeuvre.
En 1852, avec l'aide de MM. Bravais et d'Antoine d'Abbadie, Charles Deville avait fondé la Société météorologique de France dont il fut le premier secrétaire et aux travaux de laquelle il prit une part toujours active, souvent prépondérante. C'était là un retour aux premières recherches faites par lui aux Antilles; il devait y user les dernières années de sa vie aux dépens de sa santé et aussi de sa tranquillité, car la météorologie n'est pas une science de tout repos, il est de son domaine d'étudier les orages, elle en soulève aussi parfois, et de violents, autour d'elle; son histoire respire la bataille.
Avant d'aborder ce point de vue, en ce qui concerne Charles Sainte-Claire Deville, quelques mots sont nécessaires sur son oeuvre personnelle; elle montre combien de difficultés entourent le développement des études météorologiques. Ce fut à coup sûr un excellent et méticuleux observateur auquel on doit d'avoir fait progresser les connaissances sur plus d'un point. Il a été l'un de ceux qui ont remarqué la régularité relative des variations barométriques dans les régions tropicales; il a étudié ses relations avec les variations de la température et du rayonnement solaire. Plus tard, cette étude fut continuée dans nos régions, mais sans pouvoir le conduire à des conclusions d'une certaine généralité. Il a fort bien montré, et cela était certainement utile, qu'il ne fallait pas se borner à des moyennes, mais aussi, et surtout, considérer la marche détaillée des phénomènes; mais les observations directes étaient seules possibles de son temps et cela était une cause de faiblesse ; on voit aujourd'hui combien a été féconde pour ce genre de recherches l'introduction des appareils enregistreurs.
Beaucoup d'efforts ont été dépensés par lui dans l'espoir d'arriver à débrouiller les relations complexes des phénomènes naturels entre eux; il a cru, par exemple, mettre en évidence une période de dix jours et d'autres encore en groupant les jours de l'année par quatre, à trente jours d'intervalle. Il a voulu aussi chercher des relations entre les orages terrestres et les orages magnétiques, puis entre les étoiles filantes et la température. Des résultats définitifs n'ont été obtenus pour rien de tout cela.
Ses tentatives d'organisation des études météorologiques en France ont été plus heureuses, mais c'est là qu'il devait rencontrer la tempête.
A la suite de l'exposition de 1867, la ville de Paris avait acquis et fait transporter dans le parc de Montsouris la réplique du palais du Bardo, siège de l'exposition du bey de Tunis. Charles Sainte-Claire Deville obtint que ce monument fût consacré à un Observatoire dont il avait rêvé de faire le centre d'un grand service national d'observations météorologiques.
Il se heurta à la violente hostilité de Le Verrier qui, dès 1854, avait fondé à l'Observatoire de Paris un service international d'avis météorologiques destinés aux ports. Deville eut cependant gain de cause, l'Observatoire de Montsouris fut fondé en 1870. Non sans peine, il le fit fonctionner pendant la guerre et la Commune, mais l'administration n'était guère le fait du savant, tous ses collaborateurs n'étaient pas sûrs. Il fut bientôt acculé à de terribles difficultés, administratives et autres, dont il ne pût sortir que grâce au dévoûment et au travail acharné, autant qu'anonyme, de Fouqué. Néanmoins, en 1872, il obtint le transfert à Montsouris du service des avertissements de l'Observatoire de Paris, mais bientôt une contre-attaque victorieuse de Delaunay, successeur de Le Verrier, faisait rattacher l'établissement de Montsouris à l'Observatoire de Paris; comme fiche de consolation, Charles Deville devenait inspecteur général des services météorologiques. Quelques semaines plus tard, Delaunay meurt, noyé en rade de Cherbourg, et aussitôt son adversaire de reconquérir l'indépendance de sa création. Mais cette victoire n'eût pas de lendemain. Redevenu directeur de l'Observatoire de Paris, a href="uleverrier.html">Le Verrier exige la restitution du service des avertissements et l'Observatoire de Montsouris amputé devient, sous la direction de Marié-Davy, la station météorologique du département de la Seine.
En 1878, la section météorologique de l'Observatoire de Paris devait à son tour devenir indépendante, sous l'impulsion de Mascart, et constituer le Bureau central météorologique. Cet établissement fut une victime de la grande guerre; ses services purement météorologiques ont été absorbés par ceux de la météorologie militaire et de l'aviation pour former l'Office national météorologique actuel. Tout ce qui concerne le magnétisme terrestre, l'électricité atmosphérique et la sismologie a été rattaché à l'Université de Paris, puis complété, et c'est ainsi qu'après maints avatars l'enseignement de la physique du globe a été enfin introduit à la Faculté des Sciences.
Mais l'activité de Charles Sainte-Claire Deville ne s'était pas limitée à la France. Dès le début de la conquête de l'Algérie, l'autorité militaire y avait institué des observations météorologiques; après 33 ans d'existence, elles restaient sans coordination. En 1873, Deville entreprit de constituer un Service algérien de climatologie et de prévision du temps. Malgré l'état précaire de sa santé, il fit quatre voyages en Afrique et grâce au concours du général Chanzy, alors gouverneur général, il réorganisa les anciennes stations et en créa de nouvelles.
C'est presque mourant qu'à la fin de sa dernière inspection, notre confrère, l'amiral Mouchez, le recueillit à Tunis et le ramena en France, où il ne devait pas tarder à expirer, le 10 octobre 1877.
Avec son successeur, Hébert, le 19 mars 1877, la stratigraphie faisait son entrée dans la section de Minéralogie.
Edmond HÉBERT fut le fils de ses oeuvres; il naquit en 1812 (12 juin) à Villefargeau ( Yonne), où son père, ancien soldat de la République et de l'Empire, régissait une exploitation agricole. L'enfant était intelligent et studieux, la collaboration de l'instituteur et du curé du village le prépara à entrer au collège d'Auxerre, où il fît de brillantes études, interrompues par la mort de son père. Venu à Paris auprès d'un frère aîné, il fut conduit au doyen de la Faculté des lettres; sur la vue d'un certificat élogieux délivré par le principal d'Auxerre, V. Leclerc lui lit passer, séance tenante, un bref examen et le consacra bachelier ès-lettres; à cette époque lointaine, les formalités universitaires étaient moins rigides que de nos jours, moins nombreux, il est vrai, étaient les candidats.
Mais un diplôme de bachelier ne nourrit pas son homme; afin de pouvoir se préparer au concours de l'École Normale supérieure pour les sciences, Hébert dût se faire maître d'études, enseigner le latin et bien d'autres choses encore.
Après sa sortie de l'Ecole (promotion de 1833), il passe deux ans au Collège de Meaux comme régent de mathématiques et de physique; puis il revient à la maison mère, où, pendant 19 ans, il va occuper des fonctions diverses : préparateur de chimie - tout en étant répétiteur de physique à l'Ecole Centrale -, maître surveillant - il est reçu agrégé pour les sciences en 1840 -, préparateur général et conservateur des collections de physique et de chimie - et en même temps chargé du cours de physique au Collège de Saint-Louis - enfin, sous-directeur des études (1841) ; en cette qualité, il a la charge de l'installation de nouveaux laboratoires créés à la rue d'Ulm.
Entre temps, il avait consacré plusieurs années à la préparation d'une thèse de physique; elle lui causait quelques déboires et n'était pas achevée, quand, au cours d'une excursion en Normandie, dirigée par Elie de Beaumont, et qu'il suivait par agrément, il change brusquement de direction scientifique et se convertit à la géologie, à laquelle il va désormais se donner tout entier.
Delafosse l'enseignait à l'Ecole normale, en même temps que la minéralogie. Volontiers, il abandonne à Hébert cette partie de son domaine l'intéressant fort peu et voilà le nouveau géologue de parcourir avec ardeur le Bassin de Paris, se prenant d'une belle passion pour les fossiles, classant et développant les collections; organisant des excursions géologiques, où il entraîne jusqu'aux élèves littéraires de l'Ecole, tant il sait rendre intéressantes et agréables ces courses en plein air.
Des travaux personnels étaient un dérivatif puissant aux préoccupations et aux tracas de toutes sortes que les événements politiques, la révolution de 1848 d'abord, mais surtout la réaction de 1850, faisaient naître sous les pas du sous-directeur d'une école profondément troublée et menacée. Ces difficultés augmentèrent encore quand, en 1852, il fut chargé des fonctions de directeur des études, au moment où le ministre de l'Instruction publique, Fortoul, infligeait à l'Ecole normale un règlement fourmillant de dispositions tracassières. Malgré ses efforts pour rendre la maison habitable à la jeunesse ardente dont il avait la direction, Hébert se trouvait placé entre les élèves mécontents et une administration supérieure lui reprochant, sans répit, sa tiédeur. Aussi un jour, excédé par les exigences du ministre, se laissa-t-il aller à lui déclarer : « Monsieur le Ministre, permettez-moi de vous dire que vous prenez toutes les mesures capables de détruire l'enseignement supérieur en France ».
La chute du ministre vint à point pour éviter quelque catastrophe au courageux professeur et le nouveau titulaire de l'Instruction publique, Rouland, eut la sagesse de retirer les mesures fâcheuses édictées par son prédécesseur.
La réputation scientifique d'Hébert était à ce moment solidement établie, aussi, lorsqu'en 1857, la mort de Constant Prévost rendit vacante la chaire de géologie de la Sorbonne, se hata-t-il de soutenir sa thèse de doctorat et de poser sa candidature à la succession du maître que déjà il avait suppléé. Mais, à une grande majorité, les professeurs de la Faculté des sciences désignèrent en première ligne d'Archiac, membre de cette Académie, alors que le Conseil académique, à la presque unanimité, plaçait Hébert en première ligne et Delesse en seconde. Le ministre était encore Rouland; par ce conflit, il était plongé dans un cruel embarras qui, dans des circonstances semblables, n'a pas toujours été épargné à certains de ses successeurs. Il prit pour arbitre un géologue réputé, J.-J. D'Omalius d'Halloy, et, sur la réponse de celui-ci, il nomma Hébert dont Pasteur prit la place à l'École normale. Dans la première chaire de géologie de France, à laquelle il allait donner un grand éclat, Hébert enseigna pendant 32 ans.
Avant d'indiquer quel fut son rôle comme professeur, je voudrais esquisser en quelques mots son oeuvre scientifique. Elle a été en grande partie consacrée au Bassin de Paris, où les mémorables recherches de Cuvier et d'Alexandre Brongniart avaient tracé la voie.
L'une de ses thèses de doctorat a été consacrée à l'étude du Coryphodon, Mammifère amblypode de l'Eocène inférieur.
Particulièrement importants sont ses travaux sur le Crétacé supérieur; le premier, il a fait voir qu'en dépit de son apparente uniformité la craie du nord de la France est susceptible de subdivisions et il les caractérisa par leurs Echinides, par leurs Micraster.
En discutant les altitudes des affleurements des diverses zones de la craie blanche, Hébert a découvert ce fait inattendu que le Bassin de Paris est une région plissée - une ébauche de chaîne de montagne ! - ; une première série de plis, les principaux, sont orientés sensiblement NW-SE, alors que dans une seconde série, les plis possèdent une direction perpendiculaire. La réalité de ces ondulations, contre-coup lointain, et considérablement atténué, des grands mouvements alpins, a été plus tard confirmée et précisée par les recherches de M. G. Dollfus et de Marcel Bertrand.
La première thèse de doctorat d'Hébert, a pour titre significatif « le Terrain jurassique dans le Bassin de Paris; classification de ce terrain en rapport avec les oscillations du sol pendant sa formation. En dehors de la description détaillée des couches, l'auteur mit en évidence deux grandes périodes, l'une, d'affaissement, qui va de l'Infralias à la Grande Oolite, l'autre, d'exhaussement, comprise entre l'Oxfordien et le Purbeckien et qui a débuté par l'obstruction des détroits bourguignon et poitevin. Je citerai une appréciation d'un bon juge en la matière, celle de son élève Haug, sur le caractère de généralité des conclusions de cet ordre de recherches.
« La comparaison entre elles des extensions marines aux époques successives fournit à Hébert les preuves de déplacements fréquents dans les lignes de rivage, en particulier dans le Bassin de Paris. Il attribua ces déplacements, non pas, comme on le fit souvent dans la suite, à des oscillations du niveau des mers, mais à des oscillations lentes du sol. Il fut à même, le premier, de mettre en évidence une sorte de compensation qui existe entre les invasions marines dont certaines régions ont été le théâtre et les soulèvements qui se sont produits au même moment dans d'aulres régions. Les idées que professe actuellement l'Ecole française sur la cause des transgressions et des régressions des mers sont en germe dans cette constatation fondamentale ».
Il faut rappeler encore qu'en cherchant à reconstituer l'extension des mers à diverses époques dans le Bassin parisien, Hébert a été conduit à tracer des cartes paléogéographiques, ébauches de celles que, bien plus tard, de Lapparent devait perfectionner et populariser.
En outre de ces travaux, il a mené à bien des recherches sur le terrain dans diverses parties de l'Europe, en Belgique, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, dans le Vicentin, en Scandinavie, dans le but de découvrir des termes de comparaison avec la France ou bien de répondre à des objections faites à ses interprétations. De nombreux efforts ont été consacrés aussi aux mêmes questions en Provence et dans les Pyrénées.
A ce sujet, il me reste à rappeler une mémorable controverse. Bien qu'il ait été l'un des premiers a montrer le moyen de déterminer le synchronisme de deux formations différant à la fois par leur faune et par leurs caractères pétrographiques - il avait fait voir que le travertin de Champigny est l'équivalent du gypse de Montmartre, en démontrant que l'un et l'autre sont compris entre les marnes supra-gypseuses et les marnes à Pholadomya ludensis - à la fin de sa vie, Hébert manifesta une grande obstination à combattre la notion de faciès, c'est à dire celle des caractères différents que des assises synchroniques prennent suivant les conditions variables de leur dépôt, notion admise par tous les géologues contemporains. Toutes les fois que dans une succession stratigraphique manquait un terme à faune normale, il supposait l'existence d'une lacune. Telle fut son interprétation des couches du Midi de la France désignées sous le nom de Tithonique : il les rattachait au Crétacé inférieur et admettait l'existence d'une lacune correspondant au terme supérieur du Jurassique, lacune due, d'après lui, à une immersion postérieure à l'Oxfordien ou au Corallien, alors que pour la plupart des géologues, le Tithonique appartient au Jurassique supérieur et correspond au Portlandien.
Malgré leur importance, les travaux personnels d'Hébert ne constituent pas la partie principale de son oeuvre. Il fut essentiellement un chef d'école, le créateur d'une méthode d'observation; son action s'exerça surtout par l'inlluence rayonnant de lui.
Venu à la géologie à une époque où cette science ne se nourrissait plus guère que de théories, il l'a remise dans le vrai chemin de l'observation directe, où jadis l'avait placée Alexandre Brongniart, l'illustre fondateur de la stratigraphie paléontologique.
Il a été plus particulièrement le promoteur des études stratigraphiques de détail, montrant par son exemple, par son enseignement sur le terrain, par ses conseils, tout ce qu'il est possible de tirer des études paléontologiques minutieuses pour la détermination de l'âge des niveaux fossilifères.
Ce qui caractérise sa méthode, c'est le rôle capital qu'il a fait jouer aux coupes géologiques précises, allant parfois jusqu'à la minutie, et en cela il a fait oeuvre de novateur; il a recueilli lui-même et fait réunir par ses élèves une belle moisson de documents précieux et durables.
Certes, cette géologie n'avait pas la voix enchanteresse des sirènes ; les naturalistes de ma génération ne se souviennent pas sans un petit frisson des redoutables tableaux de synchronisme, aux multiples compartiments bourrés de noms de fossiles, qui servaient de base à son enseignement et en étaient à la fois la loi et les prophètes, tableaux que les candidats à la licence étaient impérativement invités à connaître d'une imperturbable manière.
On s'est quelque peu moqué de cette géologie méticuleuse, exprimée en centimètres, mais il faut reconnaître qu'elle a marqué de son empreinte bienfaisante la plupart des géologues actuels, en les pénétrant de la nécessité de connaître pertinemment les faits avant de chercher à les expliquer; de là découle l'impérieuse nécessité des observations de détail, permettant seules d'asseoir les tentatives de synthèse sur autre chose que de fragiles et fluctuantes vues de l'esprit.
Ses qualités de précision, d'honnêteté scientifique, expliquent l'influence qu'Hébert a exercée sur les géologues et sur la géologie de son temps. Pendant près d'un demi-siècle, le Bulletin de la Société géologique de France n'a été que l'illustration de ses méthodes, un champ clos, où luttèrent, sans merci, lui, ses disciples et ses adversaires, aux prises avec les thèmes qui lui étaient chers. Pour achever de caractériser Hébert, il faut bien rappeler sa ténacité dans ses opinions, son ardeur et son âpreté à les défendre envers et contre tous, contre les petits, aussi bien que contre les grands, et sans souci des retentissements possibles de tels combats. Il aimait la lutte, il en a peut-être même abusé, mais, en fin de compte, les discussions dont la Société géologique a été le théâtre, tout en laissant parfois derrière elles quelque amertume, n'ont pas été sans profit pour la Science.
Par ailleurs, son action s'étendit au delà de nos frontières. Il occupe une place importante dans l'histoire de la création des Congrès géologiques internationaux. On doit le considérer comme l'un de leurs fondateurs, sinon comme leur fondateur. Il fut le président du premier de ces congrès, tenu à Paris eu 1878, et où, grâce à lui et à ses élèves, la science française a fait bonne figure.
Voyons maintenant quel fut son rôle universitaire. Aussitôt installé à la Sorbonne, et bien avant que Duruy eut créé l'Ecole des Hautes Études, Hébert entreprit d'y renouveler en grand ce qu'il avait fait à l'École Normale. Il voulut y créer un laboratoire de géologie, car, étrange chose, s'il existait à la Faculté des Sciences des laboratoires de chimie, un cabinet de physique, l'enseignement de la géologie y était exclusivement oral et théorique. Le brillant professeur que fut Constant Prévost en avait fait un cours d'éloquence géologique où, dédaigneux des détails d'observation, il exposait de grandes questions générales, des considérations philosophiques sur la géologie, la géographie physique et la physique du globe, combattant avec beaucoup d'ardeur et de rectitude de jugement certaines théories défendues avec non moins d'opiniâtreté par Elie de Beaumont. Hébert eut l'idée de réunir dans les mêmes locaux des fossiles, des livres, - et aussi des géologues - qu'il entraînait dans de fréquentes excursions, parfois lointaines, prolongement infiniment utile de l'enseignement d'amphithéâtre et de laboratoire. Féconde était l'idée. Grâce à une inlassable activité, les collections s'accrurent à vue d'oeil et d'une façon impressionnante, alors que les disciples se faisaient de plus en plus nombreux.
Pour remplir la tâche qu'il s'était imposée, Hébert eut le talent de découvrir et de garder des collaborateurs compétents et dévoués. Ce fut d'abord Eugène Deslongchamps; ce furent ensuite Munier-Chalmas, le paléontologiste de la maison, et Charles Vélain, rentré d'une fructueuse mission aux îles Amsterdam et Saint-Paul, plus spécialement chargé d'exposer les théories et les méthodes nouvelles de Fouqué et de Michel-Lévy sur la pétrographie.
Le dévouement du maître pour ses élèves était sans limites et non moins grande était son autorité sur eux; une pléiade de géologues sortit de son laboratoire pour occuper presque toutes les chaires de géologie françaises et beaucoup de chaires étrangères, ou bien pour travailler en volontaires. Qu'il me soit permis de rappeler parmi eux les noms de Gosselet, de Munier-Chalmas, de Kilian, de Haug, d'OEhlert, de Vasseur, pour citer, parmi les morts, ceux-là seulement qui furent des nôtres.
Au cours de son long professorat, les collègues d'Hébert avaient été à même d'apprécier ses hautes qualités morales, son équité, sa droiture, sa pondération et aussi son esprit de conciliation - tant que la stratigraphie n'était pas en cause. Aussi, quand, en 1885, l'Université de Paris reconstituée, pour la première fois, eut à désigner elle-même ses doyens jusqu'alors choisis par le ministre, la Faculté des sciences porta-t-elle son choix sur lui. Ce fut pour sa robuste vieillesse un beau couronnement de carrière, un très enviable honneur dont il fut justement fier que d'avoir à présider à l'organisation et à la direction de ce grand corps enseignant, au début d'une ère nouvelle et féconde de liberté. Il a assisté à la reconstruction de la Sorbonne, mais il n'a pas eu la joie d'y installer son nouveau laboratoire, car il est mort, le 4 avril 1890, quelques mois après sa mise à la retraite.
Dans la salle du Conseil académique du palais de la rue des Ecoles, se trouve un tableau commémoratif de la création de l'Université de Paris. Sous une colonnade ensoleillée, son premier vice-recteur, Octave Gréard, est entouré des doyens des diverses Facultés; parmi eux, Hébert se fait remarquer par sa large et bonne figure épanouie, haute en couleur, encadrée de longs cheveux blancs, éclatants sur l'écarlate de sa cravate et de sa toge.
Aucun de ceux qui l'ont approché de près ne peut manquer de s'arrêter, avec un respect sympathique, devant cette image si vivante du vieux géologue qui a laissé après lui une traînée d'ardent enthousiasme pour la science et aussi le souvenir d'une grande bienveillance pour la jeunesse, et la bienveillance, c'est quelque chose dans la vie des hommes.
Le successeur du géologue Hébert fut l'ingénieur minéralogiste Mallard (15 décembre 1890).
François-Ernest MALLARD est né à Châteauneuf-sur-Cher (4 février 1833), mais son enfance s'est écoulée à Saint-Amand-Montrond où son père exerçait les fonctions d'avoué. Admis à l'Ecole polytechnique, puis à l'École des mines, il est nommé, en 1856, aux fonctions d'ingénieur au Corps des mines à Guéret et sa carrière va se dérouler, jusqu'au grade suprême, d'une façon normale, sans autre incident qu'une brève mission minière au Chili, remplie en collaboration avec son collègue Fuchs, et brusquement interrompue par la guerre de 1870, au cours de laquelle il fit largement son devoir.
Bientôt professeur de géologie, de minéralogie et de physique à l'Ecole des mineurs de Saint-Étienne, il fut appelé, en 1872, à Paris pour remplacer, comme professeur de minéralogie, Daubrée devenu directeur de l'École des mines. C'est dans cette fonction que, le 6 juillet 1894, il fut surpris par la mort.
Voyons maintenant les travaux que notre confrère mena de front avec un égal succès dans deux directions différentes. Les uns se rapportent à sa profession d'ingénieur des mines, les autres sont de nature minéralogique.
Dès son arrivée a Saint-Étienne, Mallard avait eu à s'occuper de la question du grisou d'une importance primordiale dans tant de mines de houille et notamment dans celles de la France centrale. Pendant 26 ans, il n'a cessé de s'y intéresser. Il fit tout d'abord une étude très complète de la lampe Davy, d'un emploi général dans les mines, et il fut ainsi conduit à édifier une théorie des lampes de sûreté.
Après son arrivée à Paris, en 1877, il est nommé membre, puis rapporteur, de la grande Commission du grisou, instituée sous la pression de l'opinion publique, émue par de retentissantes catastrophes minières. Pour elle, il entreprend, en collaboration avec notre confrère M. Henry Le Chatelier, des expériences mémorables par lesquelles ils fouillent sous tous ses aspects ce sujet complexe et difficile et apportent maintes précisions ou découvertes. Ils fixent à 650°C. la température d'inflammation du gaz, découvrent la propriété du retard à l'inflammation; ils déterminent la limite d'inflammabilité, la vitesse de propagation, mesurent la grandeur de la pression explosive; puis, par une tendance naturelle caractéristique de toutes les recherches de ces deux savants, ils s'élèvent à des questions d'ordre plus général, étudiant la chaleur spécifique des gaz simples et composés qui dépend de la température de combustion des mélanges gazeux et de la pression développée par eux dans des systèmes explosifs et confinés. Berthelot a exprimé dans les termes suivants son appréciation sur cette belle oeuvre de longue haleine.
J'ai pour les travaux de Mallard et Le Chatelier sur ces questions une estime d'autant plus haute, et je suis d'autant plus heureux de constater la grande importance de leurs résultats, que nous poursuivions à la même époque avec M. Vieille, d'une façon parallèle, quoiqu'indépendante, une série d'expériences sur la même question; nous sommes parvenus aux mêmes conséquences, relatives à la variation des chaleurs spécifiques des gaz simples, à des températures qui s'étendent jusqu'à 4500° C. La question abordée ainsi est l'une des plus hautes et qui comporte le plus de conséquences en physique. »
Dix ans plus tard, Mallard fut encore rapporteur de la Commission des substances explosives, préoccupée de la recherche d'explosifs de sûreté susceptibles de prévenir les fréquents et redoutables accidents résultant de l'emploi des explosifs dans les mines. Les expériences réalisées par Mallard et M. H. Le Chatelier les conduisirent à la découverte des explosifs à base d'azotate d'ammoniac ayant pour propriété d'abaisser la température de l'explosion, sans nuire à l'intensité de ses effets mécaniques. Ces explosifs sont depuis lors entrés dans la pratique des mines.
Pendant son séjour à Guéret et à Saint-Etienne, Mallard entreprit, puis mena à bien, la carte géologique des départements de la Haute-Vienne et de la Creuse, région intéressante par le rôle prédominant qu'y jouent les schistes cristallins et les granites et où se trouvent des filons métalliques en rapport avec ces derniers. Il y découvrit la mine d'étain de Montebras présentant des particularités minéralogiques fort différentes de celles des filons voisins de cassitérite (Vaulry) et de wolfram (Saint-Léonard) de même origine, puis, avec beaucoup de perspicacité, il montra que les nombreuses fouilles anciennes parsemées sur cette bordure du Massif central, et désignées sous les noms caractéristiques d'Aurière, Laurière, etc., sont les vestiges d'antiques exploitations aurifères, gauloises ou plus anciennes, n'ayant pas laissé de traces dans l'histoire. Ces conclusions ont été récemment confirmées par la découverte, dans le Limousin, de filons aurifères que les procédés chimiques modernes rendront peut-être exploitables.
La nomination de Mallard à l'Ecole des mines de Paris, la mise à sa disposition d'une riche collection de minéraux allaient l'orienter d'une façon définitive dans une voie nouvelle de fécondes découvertes.
Par une intuition de génie, Haüy, plus naturaliste que géomètre, avait construit tout d'une pièce la science des cristaux sur une hypothèse physique. Tandis qu'en Allemagne et en Angleterre, le développement de la cristallographie se faisait dans une direction purement géométrique, les minéralogistes français restaient fidèles à l'hypothèse moléculaire, se refusant à considérer les cristaux comme de simples entités géométriques, intéressés qu'ils étaient par la signification profonde des formes extérieures de la matière cristallisée.
Parmi eux, Delafosse avait complété l'oeuvre de son maître en donnant une interprétation correcte de l'hémiédrie. Bravais avait été plus loin dans le parachèvement de l'oeuvre de Haüy, en élevant la cristallographie à l'état de science rationnelle par ses Études cristallographiques. Malheureusement, elles avaient été présentées sous une forme si rébarbative qu'elles étaient restées dans le Journal de l'Ecole Polytechnique, ignorées des minéralogistes.
Ce fut l'un des mérites de Mallard de les avoir rendues abordables pour d'autres que les purs mathématiciens. En prenant dans ses cours cette théorie réticulaire des cristaux pour base de la cristallographie, il lui a donné définitivement droit de cité dans l'enseignement. Elle est clairement exposée dans le premier volume de son Traité de cristallographie. Le second volume de ce bel ouvrage est consacré à toutes les propriétés physiques liées à la symétrie; il n'est pas seulement l'exposé de la science au moment de sa publication; il renferme encore le résultat de beaucoup de recherches personnelles. Un troisième volume qui, malheureusement, n'a pas vu le jour devait comprendre l'étude des questions de physique moléculaire auxquelles s'est plus particulièrement consacré notre confrère.
La théorie de Bravais suppose l'homogénéité de la matière cristalline; or tous les cristaux ne sont pas homogènes, il en est qui sont formés par l'enchevêtrement, suivant certaines lois, de portions ne différant entre elles que par leur orientation. Mallard a consacré de longs efforts à l'étude de ces hétérogénéités qu'il a englobées sous le nom de groupements cristallins et qu'il a systématisées.
Il y distingue tout d'abord les macles, connues depuis longtemps, et qui sont caractérisées par ce que « les réseaux des deux parties composantes sont juxtaposés suivant un plan parallèle à un plan réticulaire commun (plan de macle), par rapport auquel ils sont symétriques ». Cette loi générale est complétée par des précisions suivant que les cristaux sont holoédriques ou hémiédriques.
Une seconde classe est celle que Mallard appelle groupements pseudo-symétriques ; ils avaient été fort peu étudiés avant lui. Ces groupements ne sont réalisés que dans les cristaux nommés par lui pseudosymétriques. Leur caractéristique est ce fait que « le système réticulaire formé par les centres de gravité de leurs molécules possède, d'une manière rigoureuse ou seulement approchée, des éléments de symétrie qui font défaut à la molécule. Dans les corps de cette classe, il existe certaines orientations qui restituent, exactement ou à peu près, le système réticulaire, mais non l'orientation de la molécule. »
Mallard a établi la loi suivante : « Les orientations distinctes tendent à se grouper dans le même cristal; elles peuvent se juxtaposer symétriquement par rapport à certains plans parallèles à des plans réticulaires, formant alors de véritables macles; elles peuvent aussi, et c'est le cas le plus fréquent, se souder suivant des surfaces quelconques ».
Selon que le système réticulaire possède, avec une approximation plus ou moins grande, ces éléments de symétrie faisant défaut à la molécule - Mallard les appelle éléments de pseudo-symétrie - les groupements offrent des particularités différentes.
L'approximation n'est-elle pas très grande, les groupements présentent des angles rentrants, comme les macles, et ce sont les groupements de Baveno, et de la péricline dans les feldspaths, ceux de la staurotide. Mais le plus souvent, le système réticulaire possède, rigoureusement ou avec une très grande approximation, les éléments de pseudo-symétrie, et alors les diverses orientations des molécules peuvent être assez régulièrement groupées on enchevêtrées pour déterminer la production d'un polyèdre extérieur pourvu de la symétrie supérieure du réseau. Il y a antinomie entre la symétrie du contenu du cristal et celle de son enveloppe; seule, dans ce cas, l'étude optique permet de constater la véritable nature de l'édifice; nous arrivons ainsi à l'un des travaux principaux de Mallard.
Brewster avait montré que l'examen en lumière polarisée de certains corps décèle des propriétés optiques différentes de celles réclamées par la symétrie de leurs cristaux. Pour expliquer ces cas singuliers, Biot avait imaginé son hypothèse de la polarisation lamellaire; Des Cloizeaux avait fait connaître de nouveaux exemples de telles propriétés; il revient à Mallard d'avoir ajouté à tous ces faits un nombre considérable d'observations nouvelles et édifié un véritable monument sur cette question capitale. Un mémoire, publié en 1876, a ouvert une ère féconde pour la connaissance des anomalies optiques des cristaux; il ne s'est pas contenté de les observer et de les décrire; il a cherché à les englober toutes dans une théorie générale.
Sa méthode d'observation a consisté dans l'utilisation non plus de lames épaisses taillées dans les cristaux, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, mais de lames minces semblables à celles dont, depuis peu, se servaient les pétrographes; il évitait ainsi les superpositions qui compliquent ou masquent les phénomènes.
Il a fait voir que les cristaux observés, au lieu d'être homogènes, comme semble l'indiquer leur enveloppe extérieure, résultent de l'assemblage d'un plus ou moins grand nombre d'individus cristallins possédant le même ellipsoïde optique, mais ayant une orientation différente. Ces individus sont réunis en un édifice commun dont la symétrie est plus élevée que celle de ses constituants. L'exemple le plus frappant, à cause de sa parfaite régularité, est fourni par les rhombododécaèdres de grenat pyrénéite, formés de cristaux ortho-rhombiques présentant six orientations différentes; chacun d'eux est une pyramide ayant pour sommet le centre et pour base l'une des six faces du dodécaèdre rhomboïdal; c'est là le type idéal, mais souvent, comme dans la boracite, elle aussi, extérieurement cubique, ces six cristaux élémentaires ne se manifestent que sous forme de bandes régulièrement enchevêtrées.
Des cas analogues se rencontrent dans d'autres cristaux cubiques, et encore dans des cristaux à axe principal, quadratiques, rhomboédriques ou hexagonaux : ils sont constitués par des groupements d'individus biaxes.
L'un des aspects les plus intéressants des idées de Mallard consiste dans l'assimilation de ces groupements cristallins aux mélanges de cristaux isomorphes.
Des substances cristallines de nature chimique différente, mais ayant des mailles de forme et de dimensions voisines, peuvent s'associer en un édifice cristallin unique, en dépit du contraste existant entre le contenu des mailles. Ce sont là les substances isomorphes. Aux yeux de Mallard, un phénomène analogue donne les groupements cristallins par association de réseaux à mailles identiques, ou presque identiques, dont le contenu diffère par son orientation. Les groupements cristallins sont donc comme un mélange isomorphe de différentes orientations d'un même cristal, à mailles plus symétriques que leur contenu, le mélange pouvant se faire de maintes façons différentes.
En définitive, Mallard regardait les groupements cristallins, et d'une façon plus particulière les groupements pseudo-svmétriques, comme un mécanisme réalisant dans les cristaux une symétrie supérieure à celle qui leur est propre, manifestation de la tendance à la réalisation du maximum de stabilité. Il considérait sa théorie comme tout à fait générale, mais bien souvent la Nature arrive au même but par des chemins divers et s'il est des cas où les idées de Mallard se vérifient pleinement, il en est d'autres pour quoi il faut sans doute chercher une explication différente.
L'emploi des rayons X, qui permet aujourd'hui de pénétrer si profondément dans la connaissance de la structure des corps cristallisés, sera certainement précieux dans les recherches de ce genre. Pour certains corps déjà, les aluns, le béryl, le corindon, etc., la nouvelle méthode ne semble pas indiquer une hétérogénéité moléculaire.
Parmi les travaux consacrés par Mallard à l'optique cristalline, nous devons faire une place de choix à sa théorie sur les modifications subies par une vibration lumineuse traversant plusieurs lames cristallines très minces superposées et sur la polarisation rotatoire cristalline. Il a déterminé, en particulier, par le calcul les propriétés des piles de lames biréfringentes, telles que celles par quoi Reusch avait imité les phénomènes présentés en lumière convergente par les cristaux de quartz taillés perpendiculairement à leur axe optique, et il a expliqué ainsi le pouvoir rotatoire de ce minéral.
Deux groupes de questions connexes, le polymorphisme et l'isomorphisme, ont joué un rôle important dans les préoccupations de notre confrère et lui ont fourni matière à une suite de travaux remarquablement enchaînés. Au cours de recherches effectuées à des températures variées, il a découvert le polymorphisme du sulfate de potassium et de l'iodure d'argent. J'ai parlé déjà de la boracite, formée par le groupement pseudo-cubique de six réseaux orthorhombiques; mais cette structure est celle observée à la température ordinaire. Mallard a montré, en outre, qu'à 265°C et au-dessus, le minéral est rigoureusement cubique; il admet que le réseau formé par les centres de gravité des molécules n'a pas été changé par la transformation, la chaleur n'a modifié que le choix fait, en quelque sorte, par chaque partie de la laine cristalline entre les six orientations différentes caractérisant les groupements du minéral.
En collaboration avec M. Henry Le Chatelier, il a constaté encore que la transformation est accompagnée d'absorption d'une certaine quantité de chaleur; ce calorique latent est responsable du travail effectué pour la rotation des molécules et la réalité de celle-ci est ainsi démontrée expérimentalement.
Mallard a tiré des conclusions générales de ses études sur le polymorphisme, insistant sur ce que les corps polymorphes sont pseudosymétriques, sur ce que le changement d'état de nombre d'entre eux n'entraîne pas de modification de leur forme extérieure.
Ses recherches ont confirmé ce principe que, sous une même pression, chacune des diverses formes d'un même corps cristallisé n'est en équilibre que dans des intervalles déterminés de température. Quand, par élévation de température, un corps change d'état d'équilibre, le passage d'une forme à une autre est brusque, mais dans le retour à l'état initial, l'inertie peut se traduire par la persistance, plus ou moins prolongée, de l'état instable; c'est ce phénomène que Mallard a appelé la surfusion cristalline. Elle peut, dans certains cas, se prolonger fort longtemps et jusqu'à ce qu'intervienne une influence extérieure convenable.
En ce qui concerne l'isomorphisme, je rappellerai que complétant une observation de Senarmont, notre confrère a montré comment on pouvait calculer l'ellipsoïde des indices d'un mélange isomorphe, à partir des ellipsoïdes des constituants, et il a appliqué avec succès ses formules au cas des plagioclases.
Le chlorate et le bromate de sodium, cubiques tétartoédriques et pourvus du pouvoir rotatoire, présentent l'un et l'autre une forme instable, rhomboédrique, se transformant en la forme cubique sans changement extérieur des cristaux. De cette observation, Mallard a conclu que les paramètres de ce rhomboèdre sont des multiples, ou des sous-multiples, simples du réseau cubique.
Il constata ensuite l'isomorphisme des chlorates de potassium et de sodium, malgré le contraste de leurs formes, puis l'isomorphisme du chlorate et de l'azotate de potassium et aussi de ceux-ci et des azotates de sodium, d'ammonium, d'argent. Enfin, il a fait voir que les paramètres cristallins de ces sels ont des rapports simples avec ceux du cube.
Et cette remarque le conduit à passer en revue un grand nombre de substances : carbonates, titanates, oxydes, corps simples, silicates, etc. et à remarquer que les paramètres de beaucoup d'entre eux peuvent aussi se déduire, avec une certaine approximation, de ceux du réseau cubique multipliés par un nombre simple; notre confrère arrive ainsi à se demander si tous les corps cristallisés n'auraient pas pour réseau moléculaire le réseau cubique lui-même. M. H. Le Chatelier a fait remarquer que dans cette hypothèse les choses se passaient comme si les molécules, de forme sensiblement sphérique, étaient empilées à la façon des boulets, pour occuper le minimum d'espace en présentant le maximum de stabilité.
Quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur le sort de cette proposition, il est bien remarquât que M. Bragg ait reconnu, à l'aide des rayons X, que beaucoup de silicates ont leurs atomes d'oxygène entassés comme des piles de boulets, les atomes électropositifs, placés dans les espaces vides de l'assemblage, modifiant assez peu cette disposition.
Je pourrais allonger cet exposé en rappelant que Mallard a imaginé une nouvelle