
Prologue : Une scolarité mouvementée
Après des classes secondaires et deux années de préparatoire au lycée Condorcet, j'entrai à l'X en septembre 1939. Au même moment, la guerre éclata. L'X étant une école militaire, nous avons été incorporés, mobilisés pour la durée de la guerre. Mais la promotion 1939 subit une scission. Nous avions entre 18 et 21 ans, compte tenu des règles d'âge régissant le concours d'entrée. La haute administration décida que les admis de 20 et 21 ans, âge normal pour la mobilisation en situation de guerre, partiraient immédiatement, sous l'appellation de demi-promotion A, pour les écoles militaires d'application d'où, après une période de formation de six mois, ils seraient affectés dans les unités combattantes. Les plus jeunes, de 18 et 19 ans, demi-promotion B, devaient rester six mois à l'X avant de succéder à leurs camarades dans les écoles militaires. Cette décision, évidemment nuisible à l'unité d'esprit de la promotion, fut par la suite assez critiquée.
Resté rue Descartes avec les plus jeunes, j'ai donc suivi les cours allégés des professeurs habituels. Je me rappelle Paul Lévy, professeur d'analyse très scrupuleux, nous disant, après avoir dû simplifier la démonstration d'un théorème assez subtil: "Cette démonstration n'est pas rigoureuse, mais vous admettrez, pour la durée de la guerre, que le résultat est pourtant exact." Nous bénéficiions aussi d'exercices de préparation militaire. Je me revois démontant et remontant laborieusement une mitrailleuse Hotchkiss. Nous faisions de la manoeuvre à pied sous les ordres d'un adjudant-chef qui, pour nous expliquer les finesses du "Présentez armes", nous prescrivait: "L'épée verticale, mais pas trop!" Nous suivions des séances d'équitation à la caserne des Célestins où, cavaliers novices pour la plupart, nous avions bien du mal à maîtriser nos chevaux, excités par un hiver rigoureux.
En mars 1940, nous sommes partis pour les écoles militaires, avec le grade d'aspirant. Ayant choisi l'artillerie, je me suis retrouvé à l'école de Fontainebleau, où notre groupe a été réparti en quatre brigades, d'une vingtaine d'élèves chacune. L'artillerie faisait alors sa mutation du cheval à l'engin motorisé,et les élèves officiers en formation étaient normalement répartis en brigades à cheval et brigades motorisées. A titre d'expérience, nos brigades polytechniciennes furent traitées en brigades mixtes, et nous avons été initiés aussi bien aux mises en batterie au galop qu'au maniement des tracteurs. Nous suivions des cours théoriques, faisions des exercices de tir aux canons de 75, de 155 et de 120 de Bange (Ce dernier était un ancien canon fort précis; mais tirer un coup en moins d'une minute était un record). Nous participions à des exercices en campagne, ce qui comportait de longs et agréables déplacements à travers la forêt. Nous faisions aussi beaucoup de cheval en manège ou en forêt.
Mais notre formation d'artilleur tourna court. Au début de mai, les blindés allemands envahirent la Belgique, et la désastreuse campagne de France commença. Quand la région parisienne fut directement menacée, le repli de l'école d'artillerie sur Poitiers fut décidé, où nous fûmes provisoirement installés dans un casernement momentanément désaffecté. On s'y efforçait sans beaucoup de conviction de poursuivre notre instruction. On imagina aussi de nous faire participer à la défense du territoire en nous postant, par petits groupes, équipés de quelques mitrailleuses, en garde d'un dépôt, près d' une route nationale, où les chars allemands pouvaient déboucher à tout moment. Mais ce simulacre de défense parut bientôt absurde et fut interrompu. Nous avons subi peu après un assez lourd bombardement par des avions italiens maquillés aux couleurs allemandes, l'Italie n'étant pas encore en guerre. Le parc de Blossac, notre tout proche voisin, fut particulièrement éprouvé, avec de nombreuses victimes parmi les mères de famille et les enfants en promenade en ce début d'après-midi.
Mais l'invasion se poursuivait inexorablement, et ce fut pour nous un deuxième repli qui aboutit en Haute-Vienne à St-Laurent sur Gore, dans la ferme du Garou. L'armistice intervint avant que les troupes allemandes nous rejoignent de nouveau. Nous étions installés dans une immense grange, où nous bivouaquions dans le foin. Nous préparions nous-mêmes nos repas, par brigades, et les prenions en plein air, sous le soleil immuable de ce solstice de juin. Le ravitaillement était satisfaisant, la riche campagne alentour n'étant pas encore soumise aux réquisitions qui devaient intervenir par la suite.
Au bout de deux à trois mois, le commandement trouva que ce bivouac campagnard avait assez duré, et décida de nous envoyer, avec le grade de sous-lieutenant dans les troupes en voie de reconstitution en zone libre. La France était en effet partagée en zone occupée par les troupes allemandes et zone libre, conformément à l'accord d'armistice. Cependant on nous offrit, sur choix individuel, une autre option: participer à la mise en place des chantiers de jeunesse en voie de création, sous la direction du général de la Porte du Theil, et destinés à l'origine à accueillir les jeunes en déshérence à la suite de la démobilisation, et particulièrement les Alsaciens qui, au moins temporairement, ne pouvaient rejoindre l'Alsace, soumise par les Allemands à un régime d'occupation particulièrement sévère, qui couvrait visiblement une volonté d'annexion. La vie plutôt morne des casernes de l'armée d'armistice ne me tentant pas particulièrement, j'optai pour les chantiers de jeunesse, qui offraient un certain parfum d'aventure, et qui n'étaient pas encore soumis, comme ils le furent plus tard, à l'encadrement idéologique du régime de Vichy.
Je me trouvai affecté, avec quelques camarades, au chantier de Rumilly, en Haute-Savoie. Huit camps se répartissaient à la lisière de la forêt. Leur mission, après avoir monté des baraques en bois, dites baraques Adrian, qui devaient offrir aux jeunes embrigadés un abri moins précaire que les tentes de l'armée implantées initialement, était de produire du charbon de bois dans les forêts voisines. Etant officier d'active, on me confia la direction d'un des camps, de préférence à quelques élèves-officiers de réserve qui, sans être très âgés, avaient tout de même quelques années de plus que moi, d'où quelques susceptibilités. J'avais dix-neuf ans et une expérience des hommes bien courte pour diriger un camp, composé principalement d'Alsaciens démoralisés tant par la défaite que par l'impossibilité de regagner leur région et leur famille. Je ne pense pas que ma période de commandement ait laissé un souvenir impérissable. Mais au bout de quelques semaines, on me demanda de participer à une petite équipe qui devait organiser, dans les divers camps, les activités culturelles. Je me sentis plus à l'aise dans ces nouvelles fonctions.
Au début de novembre, je fus convoqué, ainsi que mes camarades, à l'école polytechnique qui rouvrait ses portes. Mais cette reprise s'effectuait dans des conditions inhabituelles. Au lieu de regagner la rue Descartes, il était décidé de placer l'école en zone libre. L'école de santé militaire nous offrait l'hospitalité d'une partie de ses locaux à Lyon. L'X était démilitarisée. Nous étions démobilisés. Le général commandant l'école perdait son titre pour celui de gouverneur. Les officiers d'encadrement devenaient des chefs de groupes. La demi-promotion B retrouvait la demi-promotion A, ou du moins ce qui en restait disponible, car elle avait perdu cinq morts pendant la campagne et une soixantaine de prisonniers. Il fut d'ailleurs décidé, les cours reprenant en faisant abstraction de l'enseignement reçu pendant six mois par notre demi-promotion, que celle-ci ayant néanmoins un avantage au départ en raison de cet enseignement, il y aurait deux classements distincts pour les deux demi-promotions. L'école de santé ne disposait pas d'amphi d'une taille suffisante. Nos cours avaient lieu dans une salle de cinéma voisine, au milieu des photos de stars.
Je suis sorti dans le corps des mines, et je regagnai Paris au cours de l'été 1942, pour y suivre, en principe pendant deux ans, les cours de l'école des mines. La scolarité s'y est déroulée normalement pendant l'année scolaire 1942-43. Nous suivions, mes camarades du corps et moi, des cours de technologie industrielle: exploitation des mines, électricité, métallurgie, mécanique, chimie, et des cours de sciences naturelles: géologie; minéralogie, paléontologie. Ces derniers, qui s'accompagnaient de manipulations dans les collections de l'école et de quelques voyages d'exploration, nous apportaient un changement complet par rapport aux disciplines purement abstraites abordées à l'X.
Mais le déroulement scolaire fut brutalement interrompu en juin 1943. Le pavé de la capitale était devenu brûlant pour les classes d'âge auxquelles nous appartenions. Le service du travail obligatoire (STO) risquait d'un moment à l'autre de nous envoyer en Allemagne pour y travailler dans les usines d'armement du Reich. Les travailleurs des mines échappaient au STO en Allemagne, en raison de l'appétit des occupants pour la production de charbon, dont ils accaparaient une bonne part. Il fut donc décidé de nous placer en stage de longue durée dans les houillères.
Au mois de juillet, je me retrouvai ainsi à Bruay-en-Artois, ingénieur de la compagnie des mines de Bruay. Je fus d'abord affecté à un siège d'exploitation, auprès du chef de siège et de son adjoint. J'accompagnai ce dernier dans se visites de chantier, pour m'initier à la conduite des travaux, et j'étais chargé de quelques tâches d'une modeste technicité.
Au bout de quelques mois, je changeai d'affectation, et fus intégré dans une équipe de quelques ingénieurs, chargés de mettre en oeuvre la méthode Bedaux pour le paiement des ouvriers à la tâche. Il s'agissait de suivre un mineur pendant toute la durée de son poste, de décomposer son travail en gestes élémentaires, de mesurer la durée de chacun de ces gestes, et de lui attribuer un coefficient d'activité, caractérisant la célérité avec laquelle il était accompli.
L'ensemble de ces mesures, toutes corrections faites pour ramener les durées à un coefficient d'activité considéré comme standard, permettait de déterminer le temps conventionnel pour l'accomplissement d'une tâche précise, par exemple abattre une tonne de charbon dans une certaine veine, et en conséquence la rémunération de cette tâche. L'appréciation des coefficients d'activité parait a priori très subjective. Mais on arrive cependant assez vite à un étalonnage convenable, par confrontation avec un chronométreur expérimenté. Ceci étant, la méthode Bedaux estimée humiliante par les ouvriers, fut abandonnée dès la libération, à la fin de la guerre.
A la fin de l'année 1943, la direction de l'école des mines de Paris découvrit une solution ingénieuse pour nous faire accomplir, au moins nominalement, notre deuxième année d'école, tout en continuant à nous préserver du STO en Allemagne. C'était de nous envoyer à St Etienne, où se trouvaient présentes une école des mines et des houillères. Je me trouvai affecté, dès le début de janvier 1944, aux mines de Roche-la-Molière. Deux jours par semaine, nous suivions, mes camarades et moi, des cours à l'école. Le reste du temps, nous travaillions à la mine. Ma tâche fut, cette fois, une enquête sur le développement, les heurs et malheurs de l'électrification du fond. Car l'électricité se substituait progressivement à l'air comprimé pour le fonctionnement des machines du fond, avec les problèmes de sécurité au regard du grisou que cela soulevait.
Au début de juin, réputés avoir accompli une deuxième année d'école, à raison de deux jours par semaine pendant cinq mois, on décida que notre scolarité se terminerait après quelques vagues examens, et un voyage d'étude qu'il nous appartenait d'organiser nous-mêmes.Je partis, avec mon camarade Paul Jean, pour la Lorraine, où nous projetions de visiter des aciéries, des mines de fer, et des installations chimiques. Notre voyage fut soumis à d'étranges vicissitudes. Loin de se dérouler suivant une programmation préétablie, nos visites suivaient les aléas des transports ferroviaires, en voie de désorganisation avancée en cette fin de guerre. Notre programme cependant à peu près réalisé, j'ai regagné Paris au hasard de quelques convois qui circulaient encore.
Ma première obligation fut de me rendre chez le directeur des mines, au ministère de la production industrielle, qui était mon patron, puisque j'étais dorénavant ingénieur ordinaire des mines, le premier grade après celui d'ingénieur-élève. Le directeur des mines devait me donner une affectation. Je fus reçu par son adjoint, Pierre Couture. Les postes dans le Nord et le Pas-de-Calais, habituellement assez recherchés, l'étaient peu en cette période de guerre, et plusieurs étaient vacants. Je fus donc affecté, dans l'arrondissement minéralogique de Lille, au sous-arrondissement de Valenciennes.
L'Arrondissement minéralogique de Lille
Le départ tardif, la lenteur du cheminement sur des routes en piteux état, nous amenèrent en pleine nuit à Lens, terminus du camion, dont le chauffeur nous abandonna, sans autre formalité, au centre de la ville ou de ce qui en restait, car elle avait lourdement souffert des bombardements. Ayant découvert un poste de police, nous y avons appris que les hôtels de la ville étaient tous détruits ainsi que le centre de refuge qui fonctionnait encore peu auparavant. Notre seule ressource était de passer le reste de la nuit dans un abri antiaérien ouvert à proximité.
Nous y étions depuis une heure ou deux, lorsque surgit une patrouille de la Gestapo, qui nous soumit à un interrogatoire et une fouille en règle, ainsi que nos bagages, détail particulièrement plaisant lorsqu'on est nanti d'une grosse valise bourrée à mort. Après quelques heures, surgit une nouvelle patrouille, qui cette fois nous emmena à la kommandantur, pour un nouvel interrogatoire, plus serré encore, et une nouvelle fouille. Il s'agissait surtout de savoir ce que nous venions faire dans la région. Par chance, nous connaissions les noms des titulaires précédents des postes que nous venions occuper, ce qui eut un certain effet apaisant. Mais lors de la fouille, on trouva dans ma valise un dictionnaire franco-anglais, qui souleva une vive suspicion de mes interlocuteurs. J'eus beaucoup de mal à en justifier le besoin pour la lecture de documents techniques en langue anglaise. Ayant finalement admis que je n'étais pas un espion de l'intelligence service, ils nous laissèrent regagner notre inconfortable, mais providentiel abri, où nous avons passé sans autre alerte le reste de la nuit.
Après un morne dimanche passé à Lens sans moyen de transport, je pus enfin, le lendemain lundi, gagner Douai, où je devais rencontrer mon collègue Jean Chenevier, ingénieur en service dans cette ville, et qui avait assuré l'intérim du poste de Valenciennes en attendant mon arrivée. Je trouvai enfin une chambre d'hôtel, mais pas pour longtemps. Le lendemain en effet, nous devions aller à Lille, J. Chenevier et moi, pour y rencontrer le chef de l'arrondissement minéralogique, l'ingénieur général Duhameaux. Au retour vers Douai, nous avons entendu, tout le long du trajet, le grondement d'un bombardement, pour découvrir, en arrivant, que c'était la ville de Douai elle-même qui avait été la cible. Les dégâts étaient très importants et les victimes nombreuses, en particulier dans un abri de la SNCF qui s'était effondré sous les bombes. L'hôtel où je logeais était presque entièrement détruit, et je me résignais déjà à la perte de ma valise, lorsqu'il apparut qu'une aile avait été épargnée, celle précisément où se trouvait ma chambre. Il n'y avait plus d'escaliers, mais à l'aide d'une échelle, je pus me hisser en deux volées jusqu'à ma chambre au deuxième étage, où je pénétrai par la fenêtre. Je pus ainsi récupérer mes bagages, couverts d'une couche inimaginable de poussière, mais indemnes. Un camarade polytechnicien m'hébergea obligeamment pour les deux nuits que je passai encore à Douai.
Aussitôt après, je me trouvai à Valenciennes, en compagnie de J. Chenevier, venu m'installer dans mon poste. Nous étions au début de juillet. Tout le centre de la ville avait été rasé par les bombardements. Il ne restait plus qu'une ceinture d'immeubles bourgeois, sans doute plus solides, de part et d'autre des boulevards extérieurs.
Le service des mines occupait un de ces bâtiments, bd Carpeaux, réquisitionné à cet effet. J'avais comme collaborateurs quatre ingénieurs TPE, qui se partageaient, sous mon autorité, le contrôle des mines de charbon du secteur, principalement les mines d'Anzin, et deux petites compagnies, Thivencelles et Crespin. Ils assuraient aussi les autres activités du service des mines: réception des camions soumis à contrôle technique, contrôle des appareils à pression, surveillance des carrières. Je disposais aussi d'un adjoint technique et de trois secrétaires, dont le chef de bureau, Mlle Dupont, qui était la mémoire du service. Son bagout était intarissable, notamment sur les habitudes et manies de mes prédécesseurs. Elle en a, je le suppose, raconté autant sur moi à mes successeurs.
Je n'avais au départ aucun logement. Un ingénieur en chef des mines d'Anzin, René Tacquet, dont la famille était réfugiée dans le midi, et qui occupait donc seul une grande maison, m'offrit l'hébergement. Le jour, nous vaquions chacun à nos occupations, et nous retrouvions le soir pour dîner. Je n'ai disposé d'une voiture de service qu'un peu plus tard. Ma maison d'accueil étant située à Haveluy, commune assez éloignée de Valenciennes, je circulais par le chemin de fer d'Anzin à la frontière belge, petit chemin de fer minier partiellement affecté au service public, et je terminais mon parcours en bicyclette.
Ce premier contact avec le le Nord, occupé par les Allemands, ne dura qu'une courte période. Si le contrôle de la population relevait de la Gestapo, les mines étaient placées sous la surveillance et le contrôle d'un fonctionnaire économique qui, par chance, se trouvait être un homme francophile et compréhensif, l'oberbergrat doctor Schensky, qui cherchait à éviter les incidents, et avec qui les mineurs français purent renouer après la guerre des contacts cordiaux.
Mais dès la fin Août, nous apprenions la libération de Paris, et à peu près dans le même temps, les troupes allemandes commencèrent à évacuer la région du nord. Ce n'était plus la glorieuse armée de 1940. Elles étaient très démunies en moyens de transport, et faisaient main basse sur tout ce qui pouvait subsister comme véhicules dans la région, non seulement les voitures laissées imprudemment en état de marche, mais jusqu'aux bicyclettes. La mienne était camouflée en lieu sûr, et pendant quelques jours j'ai beaucoup marché. Les résistants, dont l'activité avait été discrète pendant cette période finale de l'occupation, firent une apparition bruyante, prirent possession des mairies, créèrent des comités provisoires de libération. Le retour à une administration plus normale ne tarda cependant pas très longtemps.
La guerre était finie pour nous...Pas tout à fait cependant. Des armes de la résistance traînaient dans la région, et tombaient souvent aux mains de citoyens dont les objectifs n'avaient plus rien de libérateur. Un dimanche après-midi, pendant que R. Tacquet et moi lisions paisiblement dans le salon de notre demeure, nous vîmes surgir avec stupeur un individu en cagoule, et porteur d'un fusil, dont les intentions n'avaient visiblement rien d'amical. En nous enfermant à la cave, il nous soulagea de nos portefeuilles et de quelques objets, à vrai dire peu nombreux, car la maison n'était pas, en cete fin de guerre et en l'absence de la plupart de ses occupants normaux, richement équipée. Très penauds, nous sommes allés porter plainte à la gendarmerie et à la police. Durant les jours suivants, la gendarmerie s'agita beaucoup, sans résultats. Ce fut la police, apparemment très passive, qui mit pourtant la main sur le cambrioleur, sur dénonciation, solution visiblement plus efficace qu'une vaine agitation. Nous avons récupéré nos portefeuilles à peine allégés. L'individu n'avait pas eu le temps de dépenser, ni de planquer la plus grande partie des sommes contenues.
Peu de temps après, j'ai bénéficié d'un logement plus commode que la lointaine maison d'Haveluy. D'honorables bourgeois de Valenciennes, M. et Mme Raguin, habitant par chance une maison épargnée sur les boulevards, acceptèrent de mettre une grande chambre à ma disposition. Il s'avéra qu'un de leurs neveux était un de mes anciens condisciples du lycée Condorcet, Jacques de Chalendar, avec qui j'avais gardé des relations amicales, bien qu'espacées. A vrai dire, l'offre de M. et Mme Raguin ne fut pas le fruit de cette circonstance, mais d'une considération beaucoup plus prosaïque. Le charbon domestique était encore rare et contingenté, même pour les habitants de la région minière. En tant qu'ingénieur des mines, j'avais droit à des fournitures de charbon des mines d'Anzin, qui alimenteraient le chauffage central de mes hôtes.
Peu après, je fus muni d'une voiture de service un peu essoufflée, et dont les pneus avaient souvent des problèmes, mais qui me permettrait de circuler pour exercer mes fonctions. Encore me fallait-il avoir le permis de conduire. J'avais bien conduit quelques voitures militaires à Fontainebleau, mais je n'avais pas mon permis civil. Une disposition réglementaire habilitait les chefs d'arrondissements minéralogiques, sans doute en raison de leurs attributions en matière de contrôle des véhicules, à décerner le permis de conduire à leurs subordonnés. Je demandai donc à l'ingénieur général Duhameaux de me faire passer mon permis. Il accepta sans difficulté de me décerner ce permis, mais sans consentir, vu ses occupations absorbantes, à me faire passer le moindre examen. Ce fut donc après une pratique militaire très modeste, et avec une conduite un peu hésitante au début, que je me risquai sur les routes de l'arrondissement.
En dehors des occupations habituelles d'un ingénieur ordinaire des mines, la sortie de la période de guerre générait quelques tâches inhabituelles:
Les directeurs de ces compagnies étaient tous évincés, quel qu'ait été leur comportement sous l'occupation, même si certains avaient eu une attitude nettement résistante. Michel Duhameaux, l'ingénieur général déjà plusieurs fois cité, devenait directeur général des Houillères nationales. Les directeurs de groupes étaient des hommes nouveaux. Les mines du secteur de Valenciennes formaient un seul groupe. Le directeur choisi pour ce groupe était Jacques Walch, que je ne connaissais pas encore, mais dont j'avais entendu parler à Bruay, quand je m'occupais du système Bedaux, car c'était lui, en tant que directeur de la SOTRAM, une société de conseil, qui avait été le promoteur de ce système dans toutes les compagnies minières qui l'appliquaient.
L'arrondissement minéralogique hérita d'un nouvel ingénieur en chef, Paul Baseilhac, qui était en même temps, es qualité, commissaire du gouvernement auprès des Houillères nationales. Ses collaborateurs, les ingénieurs ordinaires, dont moi-même, reprirent les tâches normales du service, la surveillance des exploitations minières étant la principale. Il s'agissait essentiellement de contrôler l'observation de règles de sécurité, codifiées dans le solennel règlement général d'exploitation des mines, et les textes subséquents. Plus heureux que la plupart des ingénieurs du corps, qui n'ont normalement sur la mine, lorsqu'ils débutent, que des connaissances surtout théoriques acquises à l'école, j'avais la chance d'avoir bénéficié d'un an d'exercice pratique grâce au STO, ce qui me donnait un minimum d'assurance dans mes fonctions de contrôle.
J'étais naturellement assisté par les ingénieurs TPE, qui avaient une expérience beaucoup plus longue que la mienne. Un jour l'un d'eux me remit un rapport au vitriol sur les problèmes de sécurité d'une fosse qu'il venait de visiter. Je transmis, peut-être avec un certain manque de nuances, à la direction du fond du groupe d'exploitation. Naturellement l'ingénieur responsable se fit sérieusement chapîtrer. Je n'avais décidément pas de chance, c'était un ami de R. Tacquet, qu'il avait hébergé après moi.
Il y avait encore à l'époque de nombreux accidents mortels dans la mine (de grands progrès ont été faits par la suite). L'enquête sur de tels accidents était diligentée par le service des mines qui proposait, suivant ses conclusions, des mesures administratives, le plus souvent le renforcement de certaines dispositions de sécurité, et parfois des poursuites judiciaires, lorsque de graves négligences étaient relevées. Des ingénieurs avec lesquels j'avais par ailleurs de bonnes relations, pouvaient à l'occasion être mis en cause. Cela ne m'arriva heureusement que rarement, mais une fois à la charge du directeur d'un groupe d'exploitation autre que Valenciennes, que je me trouvais contrôler par intérim.
Le service des mines avait aussi le contrôle des carrières. A Valenciennes, il s'agissait surtout de carrières souterraines de calcaire, avec des champs d'exploitation assez anciens. Il n'existait souvent pas de plans précis de leur localisation, et parfois l'une d'elles se manifestait à l'improviste par un éboulement souterrain, suivi d'un puits à l'emporte-pièce dans le champ qui la surplombait. On racontait qu'un laboureur et son attelage avaient un jour disparu dans un tel puits formé sous lui. Je n'ai heureusement pas eu à instruire d'événement aussi dramatique.
Nous recevions assez souvent la visite de l'ingénieur général le Sueur, chargé, entre autres, d'inspecter l'arrondissement minéralogique de Lille. Il était assez pointilleux, mais bienveillant. Plus sourcilleux que nous, qui acceptions sans scrupules les invitations des dirigeants des houillères, surtout depuis qu'elles étaient nationalisées, il n'acceptait jamais, même après une descente de mine, de déjeuner avec ceux-ci, pour ne pas compromettre sa position de contrôleur à contrôlé. Par contre, il acceptait, à l'occasion, de déjeuner chez les Chenevier.
Parfois les problèmes miniers à traiter étaient l'occasion de voyages distrayants. Ainsi il se produisit dans un puits, pendant mon séjour à Valenciennes, un dégagement instantané de grisou. Ce phénomène, jusque-là inconnu du bassin, se traduit, comme son nom l'indique, par une émission quasi explosive et très dangereuse de grisou, accompagnée par la projection d'une masse importante de poussier de charbon, généralement à la suite d'un tir de mine. Les houillères des Cévennes sont particulièrement exposées à ces dégagements, qu'elles savent prévenir et maîtriser par des tirs préventifs, appelés tirs d'ébranlement. Nous avons donc entrepris, avec Jacques Walch et quelques ingénieurs, une expédition en voiture à Alès, avec passage à la station d'essais des houillères à Montluçon, pour étudier le phénomène, et élaborer les consignes utiles pour le bassin du Nord.
Les problèmes politiques touchaient de nouveau le bassin. Nous étions au temps des gouvernements tripartites, associant MRP, socialistes et communistes. Au début de 1946, après la démission du général de Gaulle, le ministère de la production industrielle fut occupé par Marcel Paul, électricien d'origine cégétiste et communiste, qui fut assisté par un secrétaire d'Etat chargé des mines, Auguste Lecoeur, enfant du bassin minier. Un beau jour, parut à l'improviste au JO un arrêté destituant les trois directeurs généraux adjoints, choisis par M. Duhameaux pour leurs connaissances minières et leurs capacités de gestionnaires, et nommant à leur place trois nouveaux venus: Jean Armanet, ingénieur du corps des mines, professeur d'exploitation des mines, d'ailleurs compétent, dont j'avais suivi les cours à Paris, qui s'était inscrit à la CGT à la fin de la guerre; Jean Dumay, bon exploitant minier, mais qui, ayant une femme sarroise, n'avait pu éviter d'accueillir des officiers allemands pendant la guerre, et avait cru devoir se dédouaner à la libération, en s'inscrivant lui aussi à la CGT; et enfin Léon Delfosse, secrétaire général de la fédération CGT du sous-sol.
Ces trois personnages, chacun dans son style, n'étaient pas sans qualités, mais étaient visiblement mis en place, de manière parfaitement contestable juridiquement, pour assurer l'encadrement idéologique du bassin. M. Duhameaux, dont le caractère se manifestait particulièrement lorsqu'il devait résister, réagit en refusant toute délégation de pouvoir à ces adjoints imposés. Ceux-ci étaient reçus poliment dans les groupes d'exploitation, mais éconduits dès qu'ils tentaient d'intervenir dans la gestion. Cette situation ne facilitait évidemment pas les relations entre le service des mines et les Houillères.
Mais les choses évoluèrent de nouveau assez vite. En mai 1946, une nouvelle loi nationalisait cette fois l'ensemble des houillères françaises, créait les Charbonnages de France, CDF, chargés de diriger et coordoner l'ensemble, et adaptait, sous le nouveau nom de Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais, HBNPC, la situation administrative des Houillères nationales créées antérieurement par l'ordonnance de décembre 1944. M. Duhameaux quittait l'établissement pour rejoindre les Charbonnages de France, et J. Armanet était nommé, cette fois par un décret tout à fait régulier, directeur général des HBNPC.
Il n'assura pas très longtemps une gestion paisible. Au printemps 1947, Robert Schuman élimina les communistes du gouvernement. Ceux-ci, encouragés par les communistes italiens qui, à l'approche des élections législatives dans ce pays, s'étaient sentis très proches du pouvoir, développèrent en France une forte agitation économique et sociale. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, on était bien loin des discours de Maurice Thorez qui, un an encore auparavant, invitait les mineurs à la bataille du charbon. A l'automne 1947, la CGT déclenchait dans l'ensemble du bassin une grève extrêmement violente La CFTC était contre la grève, mais les piquets de grève entravaient toute liberté du travail.
Contrairement aux traditions minières, les mesures de sécurité n'étaient plus assurées, ou menaçaient de ne plus l'être, notamment l'exhaure, c'est à dire le pompage de l'eau au fond des exploitations, pour éviter l'ennoyage des puits. Pour pallier de telles carences, le service des mines dispose de pouvoirs de réquisition au titre de la législation minière, et je dus m'employer à mettre en oeuvre cette procédure. Mais ces pouvoirs ne peuvent s'exercer que par l'intermédiaire des maires qui, communistes pour beaucoup, se refusaient naturellement à toute intervention. Il fallait alors substituer à leur autorité celle du préfet. Pour porter la situation à son paroxysme, le gouvernement fut renversé au milieu de cette grève, qui dura plus d'un mois. L'ordre public était difficilement assuré. A tout moment la grève risquait de devenir insurrectionnelle.
Pourtant, comme toute grève, celle-ci finit par s'épuiser, mais rebondit à l'automne 1948 pour une nouvelle période d'un mois. Entre temps, J. Armanet, dont le manque de caractère pour affronter de telles épreuves s'était manifesté au point de l'avoir vu disparaître, au coeur de la grève, pour un refuge clandestin, avait démissionné et avait été remplacé par P. Baseilhac. Cette fois, en 1948, sous l'énergique autorité du ministre de l'intérieur, Jules Moch, le gouvernement prit de sérieuses mesures pour assurer l'ordre public. Le bassin fut investi non seulement par les CRS, mais par la troupe. Je fis connaissance, à cette occasion, d'officiers qui devaient,, par la suite, faire parler d'eux en Algérie, tels le colonel Massu, le colonel Bigeard, etc. Ils faisaient preuve de détermination et d'efficacité, mais confondaient un peu leur intervention avec de grandes manoeuvres. Quand on les entendait discuter de sièges miniers pris, évacués et repris, il fallait leur rappeler gentiment que l'objectif n'était pas de jouer à la petite guerre, mais de remettre les mineurs au travail.
Du côté du préfet de région [qui ne s'appelait d'ailleurs pas encore ainsi, mais IGAME (inspecteur général de l'administration en mission extraordinaire)], l'énergie était beaucoup moins grande. Je me rappelle avoir assisté avec consternation à une réunion dans son bureau pour examiner la nécessité de faire évacuer un établissement minier en état de quasi insurrection. Le général commandant la région demanda calmement si ses hommes, armés de mousquetons, devraient avoir des munitions dans leurs cartouchières. Le préfet blêmit et s'écria: "Messieurs, vous ferez ce que vous voudrez. Moi, je ne veux rien décider; je ne suis qu'un employé, l'employé du gouvernement !"
Un épisode beaucoup plus pittoresque fut l'initiative d'A. Lecoeur qui, pour venir en aide aux familles des mineurs, privés de leur paie, émit et distribua, au nom de la CGT, des coupures pseudo-monétaires, immédiatement baptisées "bons Lecoeur", et que les commerçants devaient accepter à leur corps défendant jusqu'à un remboursement ultérieur et problématique par la CGT. Le plus drôle était que les juristes du ministère des finances restaient perplexes sur les moyens légaux de mettre un terme à cette émission, qui n'était pas vraiment de fausse-monnaie, mais de reconnaissances de dettes. Cette grève se termina elle aussi et la vie du bassin reprit un cours plus normal.
Après le départ de P. Baseilhac aux HBNPC, J. Chenevier était devenu chef de l'arrondissement minéralogique. Cette fonction était associée à la direction de l'école technique des mines de Douai, qui forme, entre autres, les futurs ingénieurs TPE des mines. J'étais moi-même, depuis mon affectation à Valenciennes, professeur de physique dans cette école, et associé à sa direction. Il arriva qu'un "comité de la hache", créé au ministère de finances pour promouvoir des économies budgétaires, décida que, jusqu'à nouvel ordre, les fonctionnaires et agents publics quittant leurs postes ne seraient remplacés que sur autorisation expresse. L'école de Douai utilisait les services de quatre femmes de ménage, personnel assez volatil. Précisément pendant cette période, une, puis deux, puis trois, et finalement la quatrième femme de ménage quittèrent l'école sans pouvoir être remplacées, malgré les demandes de plus en plus énergiques formulées à l'occasion de chacun des départs.
Nous avons alors décidé la fermeture de l'école jusqu'à ce que son entretien puisse être de nouveau assuré. Naturellement cette décision provoqua dans la région une forte émotion, qui remonta jusqu'au niveau politique. La direction du budget, responsable de cet état de choses, eut l'audace de demander au ministère de l'industrie, tuteur de l'école, des sanctions, évidemment refusées, contre sa direction, mais dut finalement consentir au remplacement de deux des femmes de ménage. Pour tout avouer sur les turpitudes des fonctionnaires des services extérieurs, parfois inévitables pour survivre administrativement, nous avions pourtant, dans l'intervalle, conservé les services d'une femme de ménage, rémunérée grâce à de fausses factures de viande, avec la complicité d'un boucher.
J'eus à peu près dans le même temps, un problème à Valenciennes pour l'installation de mon service. Le texte qui avait permis la réquisition de l'immeuble où il siégeait fut abrogé, sans que le gouvernement se préoccupe beaucoup apparemment du devenir de ceux de ses services extérieurs devenus ainsi occupants sans titre. Le propriétaire de mon siège demanda d'abord poliment de substituer à l'indemnité de réquisition assez maigre dont il bénéficiait, un loyer plus normal. Devant le refus désinvolte de l'aministration générale du ministère, il demanda et obtint, par voie judiciaire, l'expulsion de mon service. J'obtins seulement un délai de grâce pour me reloger. Ce fut finalement le groupe de Valenciennes des HBNPC qui implanta bénévolement à mon intention un chalet en bois sur un terrain appartenant à la ville, et dont celle-ci, également bienveillante, acceptait l'occupation.
En dehors de mes fonctions à l'arrondissement de Lille, j'avais accepté d'être enquêteur au comité d'enquête sur le coût et le rendement des services publics. Cet organisme, comme le comité de la hache, mais avec des procédés moins brutaux, avait pour mission le dégraissage et la rationalisation des services publics. Sa particularité était d'utiliser des fonctionnaires chargés d'enquête dans des secteurs autres que leur propre administration. C'est ainsi que je fus chargé, sous l'autorité de l'inspecteur général des ponts et chaussées Wahl, d'une enquête sur la direction de l'aéronautique au ministère de l'armement, et les sociétés de construction aéronautique.
Le ministre de l'armement Charles Tillon, communiste, n'appréciait pas cette enquête. (Les communistes étaient encore au gouvernement au momemt où fut lancée la mission). Quand je me rendis à l'usine des Mureaux, le président Pissavi, ami de Tillon, me reçut d'abord assez mal, puis se montra progressivement plus coopératif, et m'offrit même, à la fin de mon passage, un baptême de l'air par un pilote d'essais. Je n'avais bien entendu jamais volé pendant la guerre. Le pilote me fit faire quelques rase-mottes, sans doute pour éprouver mon sang-froid, mais n'alla pas jusqu'au looping.
Mon enquête me conduisit aussi au siège de la direction ministérielle de l'aéronautique. Dans mes investigations sur les problèmes commerciaux, j'eus quelques surprises, par exemple de découvrir qu'un avion se vendait au kilo, comme des pommes de terre. J'eus aussi une expérience piquante. Les bureaux ouvraient à 9h. Le directeur de la production aéronautique, avec qui j'avais rendez-vous un jour à 9h, me fit attendre une heure, en raison d'une obligation imprévue et fort légitime. Pendant que j'étais en salle d'attente, je vis le personnel de sa direction arriver petit à petit, et à 10h le flux n'en semblait pas tari. Quand le directeur me reçut enfin, il m'expliqua laborieusement qu'il manquait de personnel pour assumer ses tâches, ce que j'eus quelque mal à croire, après avoir observé l'assiduité dudit personnel.
Au milieu de cette enquête, Albin Chalandon, inspecteur des finances, futur ministre, qui faisait partie de la même mission que moi, et qui soignait déjà son image de marque, publia à l'improviste, et sans en référer au chef de mission, un rapport au vitriol sur les sociétés de production aéronautique qui, sans être des modèles de gestion, n'en méritaient pas tant. C'était visiblement une opération anticommuniste. L'affaire se traduisit par une interpellation à la Chambre. Charles Tillon prononça un discours ironique, qui commençait en ces termes: "M. Chalandon, inspecteur des finances, sait de quel côté sa tartine est beurrée..."
Ma mission me conduisit enfin en Afrique du Nord, pour une inspection des ateliers d'entretien aéronautique en Algérie et au Maroc.C'était naturellement mon premier contact avec l'Afrique du Nord, qui m'impressionna beaucoup. Mon voyage fut marqué par un petit incident. Tandis que je me rendais d'Alger à Rabat dans un avion monomoteur Nord 1000, en compagnie du seul pilote militaire, le moteur unique soudain crachota, puis se tut, dans la zone la plus escarpée entre l'Atlas et le Rif, sans grand espoir d'atterrissage de fortune. En pareil cas, on se dit que le pilote doit savoir quoi faire. Mais dans ce petit avion, j'étais assis juste derrière le pilote, et je voyais bien qu'il tripotait nerveusement ses commandes d'une manière peu rassurante. Enfin il tourna une manette avec un large sourire. Il avait seulement oublié de passer d'un réservoir sur l'autre.
A Rabat, en dehors de l'objet propre de mon voyage, j'étais chargé par P. Baseilhac d'une mission auprès de Jean Couture, alors directeur de la production industrielle dans le protectorat. Nous étions en 1948. P. Baseilhac, qui n'avait pas encore accepté la direction générale des HBNPC, pensait que J. Couture ferait un meilleur candidat, et m'avait chargé de le pressentir. Mon intervention fut suivie en effet, peu après, de l'arrivée de J. Couture aux HBNPC, mais comme directeur général adjoint. Il avait convaincu P. Baseilhac que c'était à lui de prendre la direction générale.
Lors de ma visite à J. Couture à Rabat, je fus témoin d'un incident amusant et caractéristique. Pendant que nous déjeunions, on sonna à l'entrée, et je pus apercevoir un mitron porteur d'une superbe tarte, que J. Couture renvoya sèchement. Il m'expliqua aussitôt l'épisode. Le pâtissier, producteur et envoyeur de la tarte, désirait une voiture neuve. J. Couture était répartiteur de ces engins, encore rares après la guerre. Tous les dimanches, le pâtissier essayait, sans se décourager, de gagner les bonnes grâces du répartiteur, par l'envoi d'une tarte régulièrement refusée.
Vers la fin de l'année 1948, J. Chenevier me demanda de devenir son adjoint direct à la direction de l'arrondissement minéralogique, avec résidence à Lille, et supervision de l'ensemble des activités du service. En dehors de mes compétences antérieures, j'exerçais un contrôle, purement administratif celui-là, sur l'industrie sidérurgique de la région. La direction des mines était devenue direction des mines et de la sidérurgie, et exerçait sur cette dernière activité une tutelle, surtout consacrée aux répartitions de matières premières, spécialement le coke, qui étaient encore en vigueur à cette époque.
J. Chenevier quitta son poste dans le courant de l'année 1949, pour pantoufler dans une entreprise pétrolière au nom suranné, la Société générale des huiles de pétrole, mais qui reçut bientôt le nom plus commercial de Société française des pétroles BP, filiale du groupe anglais du même sigle. J'exerçai pendant quelques mois l'intérim du chef d'arrondissement.
J'eus à mon tour, pendant cette période, l'occasion de décerner un permis de conduire, à mon successeur à Valenciennes, Michel Collas. Mais plus consciencieux que l'ingénieur général Duhameaux, ou surtout moins occupé, je fis réellement passer un examen à l'intéressé. A la fin de l'épreuve, je lui dis que, pour ne pas risquer de remonter en voiture sous sa conduite, je lui donnais son permis ! C'était bien sûr une plaisanterie.
Un nouvel ingénieur en chef arriva bientôt, Pierre Robert, avec qui je coexistai peu de temps, car, peu après, je quittai moi-même l'administration.
Du CERCHAR au cabinet du ministre de l'industrie
Le CERCHAR se consacrait essentiellement à des recherches techniques, pour lesquelles je n'étais pas particulièrement préparé. Mais Raymond Chéradame qui le dirigeait alors, souhaitait innover avec des investigations sur les méthodes d'exploitation minière, et me chargea d'une étude sur l'évolution de ces méthodes dans les pays étrangers. Je fis à cet effet un certain nombre de voyages dans des bassins houillers britanniques, le Midland et Edimbourg, en Sarre et en Ruhr.
A Essen, en dehors de visites minières, je pris contact avec l'organisme interallié de contrôle de la Ruhr, qui avait été installé aussitôt après la guerre, et qui occupait la villa Hügel, l'ancien siège de Krupp. Nous étions en période hivernale, et une caractéristique me frappa aussitôt. A partir de 17h, les bureaux des Anglosaxons étaient tous éteints, leurs occupants ayant gagné le bar. Seules les fenêtres des Français restaient allumées, témoignant de leur mauvaise habitude de travail tardif. Le directeur de la section française de l'organisme interallié, Georges Parisot, me reçut aimablement, et me donna des informations intéressantes.
Après ces voyages européens, je m'apprêtais à partir aux USA, en compagnie de Jean Audibert, un camarade de corps de la promotion 1941, fils du président des CDF, qui venait d'entrer aux HBNPC. Mais une proposition inattendue vint contrarier ce programme. Les socialistes venaient de quitter le gouvernement de Georges Bidault. Jean-Marie Louvel, MRP, remplaçait en conséquence Robert Lacoste, socialiste démissionnaire, comme ministre de l'industrie. Il me demandait d'entrer dans son cabinet. J. M. Louvel était, à cette époque, maire du Vésinet. Il connaissait bien mon père. S'il désirait avoir un ingénieur des mines à son cabinet, c'était donc mon nom, plus que ma modeste réputation qui avait dicté son choix.
J'étais assez ignorant de ce qu'était un cabinet ministériel, et restais donc fort perplexe. J'allai demander conseil à Jacques Desrousseaux, alors directeur des mines au ministère, qui m'assura que la présence d'un ingénieur des mines au cabinet était très utile....et pourquoi pas moi ! C'est ainsi que, remettant à plus tard un voyage aux USA, j'entrai au début de 1950 au cabinet du ministre de l'industrie.
J'étais chargé principalement de suivre les activités de la direction du gaz et de l'électricité et de la direction des mines au ministère, et les affaires des grandes entreprises énergétiques, nationalisées en 1946, EDF,GDF,CDF.
La direction du gaz et de l'électricité était assurée par un ingénieur général des ponts et chaussées, Henri Varlet, que je voyais assez peu . J'étais surtout en relation avec son principal adjoint, Ambroise Roux, devenu plus tard une notabilité industrielle. Notre principale préoccupation, sur instruction du ministre, était la mise en place des établissements publics de distribution d'EDF. La loi de nationalisation avait en effet prévu, pour éviter la centralisation excessive d'EDF, la création d'établissements autonomes, bien que dans une certaine dépendance de l'établissement central, et chargés de la distribution. Roger Gaspard, directeur général d'EDF, assez autoritaire, redoutait de perdre, dans cette opération, une partie de son pouvoir et de son prestige, et tous ses efforts tendaient à la faire échouer. J'avais par contre pour allié la fédération des autorités concédantes, groupant les communes intéressées et assurant notamment la gestion du fond d'électrification rurale. Cette fédération aurait bénéficié de sièges dans les conseils d'administration des nouveaux établissements.
Les actions de lobbying se développaient de part et d'autre. J'avais souvent à discuter avec le cabinet du ministre des finances, Maurice Petsche. Un jour, je me fis dire, à ma grande fierté: "On ne peut plus discuter avec vous. Votre mauvaise foi égale celle des inspecteurs des finances" . Mon interlocuteur, avec qui j'avais d'ailleurs d'excellentes relations, était bien entendu lui-même un inspecteur des finances.
Mauvaise foi ou pas, R. Gaspard, qui avait l'oreille de M. Petsche, finit par le convaincre que la mise en place des nouveaux établissements se traduirait par des coûts supplémentaires élevés, et finalement l'opération n'aboutit pas, malgré les dispositions fort précises de la loi. On peut le regretter. Notamment, à l'heure de la dérégulation, l'existence des établissements autonomes de distribution aurait été un facteur de protection des intérêts français.
Une autre affaire importante d'EDF a nécessité mon intervention. La construction du barrage de Tignes commençait, ainsi que les négociations sur l'indemnisation des propriétaires expropriés. Sous la pression de ceux-ci, les montants envisagés avaient atteint des niveaux sensiblement trop élevés par rapport aux normes habituelles. EDF, pour qui ces montants représentaient peu de choses au regard du coût de l'ouvrage, se défendait très mollement; risquant de créer un assez fâcheux précédent.
Je dus reprendre l'affaire en mains. Mes efforts pour faire baisser le niveau des indemnités générèrent bien entendu une certaine tension. J'avais droit aux admonestations téléphoniques d'un sénateur de la Savoie, défenseur du faible et de l'opprimé, qui finit par me déclarer, à l'avance, responsable de l'envoi inévitable des CRS à Tignes. Cette menace ne m'impressionnait guère, car j'avais assez vite repéré que mes interlocuteurs les plus acharnés étaient les Tignards de Paris, pour qui leur expropriation à Tignes devait être une affaire aussi juteuse que possible, mais qui n'avaient pas la moindre intention de venir sur place affronter les CRS. L'affaire se termina en effet sans violence et sans CRS, avec des niveaux d'indemnités plus acceptables. EDF ne parut pas me savoir gré de l'économie que je lui avais procurée.
Avec GDF, le premier problème que je dus affronter fut celui du prix du gaz. Pour des raisons plus ou moins démagogiques, ce prix avait été maintenu à un niveau si bas qu'il rendait impossible une gestion financière autonome de l'établissement. Aussi bien, cette gestion était provisoirement assurée par EDF, et GDF ne pouvait prétendre à l'indépendance prévue par la loi. Il fallait sortir de cette situation, et le gouvernement finit par décider courageusement une augmentation massive du prix du gaz. Il y eut, comme souvent, une fuite avant la sortie de la décision, ce qui permit à France-Soir de titrer en grosse manchette: "Le prix du gaz augmente de 60 %".
J. M. Louvel fut agacé de cette annonce prématurée. Il bloqua le texte de la décision, et me chargea d'en préparer une nouvelle, d'où ne ressorte pas aussi clairement le taux de l'augmentation. Je concoctai donc une formule quelque peu sophistiquée, et d'ailleurs légèrement différenciée par régions, qui fut celle publiée. Le journaliste de France-soir, vexé à son tour d'être pris à contre-pied, titra cette fois: "Avec un atlas et une table de logarithmes, vous pourrez connaître le prix du gaz"; une note ajoutait: "Pour tout renseignement complémentaire, s'adresser à M. Gardent, Tel..." J'en fus quitte pour condamner mon téléphone pendant quelques jours.
Un autre problème important mit aux prises mon camarade Jean Sabatier, mon prédécesseur à Valenciennes, devenu directeur des industries de la houille aux Houillères du bassin de Lorraine, les HBL, et Georges Combet, directeur général de GDF. Les HBL développant leurs cokeries, les usages régionaux devenaient insuffisants pour écouler l'importante production de gaz. Il fut décidé de construire un gazoduc (on disait "feeder gazier" à l'époque) , pour faire participer ce gaz à l'alimentation de la région parisienne. Un contrat commercial devait donc être conclu entre HBL et GDF. Les négociations entre les deux établissements s'avérèrent difficiles, et je fus chargé d'un arbitrage, qui m'amena à convoquer à plusieurs reprises les deux protagonistes dans mon bureau au ministère. Les échanges d'arguments étaient parfois sans aménité. Un jour, J. Sabatier taxa un propos de G. Combet de jésuitisme, allégation d'autant plus mal venue que ce dernier était protestant. L'intéressé, furieux, sortit de mon bureau en claquant la porte, et je dus lui courir après dans le couloir, pour apaiser son ire et le ramener à la table des débats. Je finis laborieusement par faire accepter aux deux intéressés un compromis, qui permit effectivement l'acheminement du gaz lorrain vers Paris.
Dans le secteur du charbon, j'eus peu de problèmes avec J. Desrousseaux, directeur des mines, qui me transmettait pour signature du ministre des textes parfaitement préparés. J'avais surtout des relations avec Roger Cadel, directeur général des CDF. Il avait longtemps dirigé les mines de Petite Rosselle en Lorraine, et était auréolé d'une réputation de grand technicien, mais aussi de terreur. La légende disait que lorsqu'au fond de la mine, un cheval se montrait rétif, il suffisait au conducteur de lui murmurer à l'oreille, dans son patois lorrain: "Der Herr Cadel kommt" (Monsieur Cadel arrive), pour qu'immédiatement le cheval file doux.
R. Cadel aurait préféré la direction générale des HBL, pour rester plus près des exploitations, mais ce poste avait été dévolu à M. Duhameaux, et c'est ainsi qu'il se retrouva aux CDF, avec une humeur un peu morose, dans un poste peut-être plus honorifique, mais plus loin du tas. Les observateurs de la profession se demandaient avec curiosité comment il accrocherait avec un interlocuteur comme moi, de profil bien différent du sien. En réalité, nous nous sommes tout de suite bien entendus. Très rapidement il me demanda d'entrer aux CDF, plutôt qu'aux HBNPC, quand je quitterais le cabinet du ministre.
Nos principaux contacts concernaient les négociations des CDF avec les organisations syndicales minières. Elles étaient fréquentes et souvent laborieuses, et aucun accord ne pouvait être conclu sans l'aval du ministre. Un jour, R. Cadel passa outre. J. M. Louvel, qui ne plaisantait pas avec les règles administratives, parlait de le révoquer, heureusement sans suite. R. Pleven, alors président du conseil, lui prescrivit plus de circonspection. Dans des évolutions salariales compliquées et incessantes du fait de l'inflation, R. Cadel appréciait les tableaux que j'établissais sur les situations comparées des différentes catégories d'emploi, qui étaient plus clairs, me disait-il, que les documents élaborés par ses services.
Il y avait aussi les problèmes de grands travaux. La plupart des grands ensembles nécessaires pour remettre en état et moderniser les houillères, après les dommages et les lacunes de la guerre, avaient été lancés. Le ministre des finances devenait plus réticent pour financer les investissements encore nécessaires. Un épisode assez typique marqua cette situation. Un groupe électrique avait été commandé pour Messex, une petite mine de l'Allier. Mais aussitôt après, il apparut que la production de Gardanne, en Provence, ne pouvait être entièrement écoulée sans accroissement de la puissance électrique installée dans ce bassin. Il n'était pas possible d'obtenir rapidement le financement d'un nouveau groupe pour Gardanne. Les CDF décidèrent donc que celui commandé pour Messex serait envoyé à Gardanne, où il consoliderait un volume d'emploi beaucoup plus important; alors que Messex pouvait à la rigueur s'en passer.
Les parlementaires de l'Allier s'insurgèrent bien entendu contre le dépouillement de leur département. J. M. Louvel, qui aimait se rendre compte par lui-même, passa par Messex, en ma compagnie, lors d'un voyage dans la région. Cela lui permit, lorsqu'il fut interpellé à l'Assemblée sur le "démantèlement" de la centrale de Messex, de répondre qu'il était allé sur place et que le prétendu démantèlement se limitait à l'abandon de 50 m de route d'accès, sans qu'aucun travail n'ait débuté sur le terrain. Cela mit fin à l'interpellation.
Le ministre n'avait pas l'habitude de partir tôt le soir. S'il n'avait pas eu le temps de vous recevoir das la journée, son bureau était facilement accessible après 20 h, ce dont je profitais largement, puisque, célibataire, je n'étais pas non plus pressé de partir. Il était alors très cordial. Souvent nous prenions l'apéritif, en discutant les affaires pendantes, et en préparant les prochaines séances à l'Assemblée.
Il m'arrivait assez souvent de l'y accompagner, comme commissaire du gouvernement. Cette fonction autorisait à s'asseoir derrière le banc du gouvernement, dans le dos du ministre, et à lui glisser des petits papiers pour faciliter ses réponses sur des questions dont il ne connaîssait pas forcément tous les détails. La tâche du commissaire du gouvernement ne se limitait pas à ce rôle de souffleur. Il devait corriger les épreuves du compte-rendu analytique, sténotype en séance. Au début, je me contentais timidement de corriger les fautes de français. Puis je me permis de substituer à quelques passages des tournures plus élégantes. Enfin je m'enhardis à certaines corrections sur le fond, lorsqu'elles me paraissaient mieux traduire la politique du ministre et du gouvernement.
Dans les articles des journalistes parlementaires, on pouvait assez bien distinguer les zélés qui avaient pris des notes en séance, et ceux qui s'étaient contentés de lire après coup le compte-rendu analytique. Un jour, je me risquai à faire dire au ministre, un peu abusivement au regard du discours prononcé, qu'il se proposait de contrôler et orienter la politique des entreprises nationales, mais non de se substituer à elles dans leurs actes individuels de gestion. Le lendemain, je découvris dans la presse le titre suivant: "Le ministre de l'industrie définit une nouvelle doctrine de la tutelle des entreprises publiques" . Je ne sais pas si le ministre en demandait tant.
Au milieu de mon séjour au cabinet, intervinrent les élections législatives de 1951. J. M. Louvel devait défendre son siège de député du Caivados. J'étais conseiller technique du ministre, et n'avais pas de raison de m'occuper de ce scrutin, qui n'aurait dû intéresser que le versant politique du cabinet. Mais je réalisai que c'était sans doute la dernière occasion qui me serait offerte dans ma vie, de participer à une campagne électorale, ce en quoi l'avenir me donna raison. J'eus envie de faire l'expérience, et partis pour Caen avec mon ministre....ou plutôt mon candidat, et une petite équipe du cabinet.
Le matin, nous lisions la presse et préparions les actions nécessaires. L'après-midi, je faisais des visites, pour vanter les mérites de J. M Louvel, au long d'un parcours redoutablement arrosé de calvados. On me disait parfois gentiment: "Nous votons plus à droite, mais vous nous avez fait découvrir les mérites du MRP et de votre candidat". Le soir était le moment le plus excitant de la journée. J'allais porter la contradiction dans les réunions électorales du candidat RPF, Triboulet, homonyme du célèbre fou du roi, le plus redoutable de nos adversaires. Je le faisais de bon coeur, car je n'avais qu'assez peu de sympathie pour le programme RPF lancé par le général de Gaulle. A la première de ces réunions, Triboulet, qui n'avait l'expérience que de la contradiction des militants locaux, fut assez déconcerté par mon argumentation. Aux réunions suivantes, il avait bien entendu préparé des répliques mordantes à mes propos, et nous avions tout de deux pugilistes sur le ring. La campagne s'acheva, et J. M. Louvel fut élu; Triboulet aussi du reste, malgré le système ingénieux d'apparentements imaginé par les partis gouvernementaux pour faire barrage au RPF.
Je rentrai à Paris, et fus très occupé par un tout autre problème. Robert Schuman avait lancé sa proclamation européenne, et il convenait de préparer et négocier la mise en place de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, la CECA. Jean Monnet, commissaire général du Plan, avait été chargé de cette mission pour la partie française. Il devait être assisté dans cette tâche par des représentants des ministères intéressés, au premier rang desquels le ministère de l'industrie. J. M. Louvel me désigna à cet effet.
Nous avons tenu de très nombreuse réunions avec J. Monnet. Il devait apprécier mon concours, car lorsqu'il devint le premier président de la Haute Autorité de la CECA, il tenta de m'attirer auprès de lui, en m'offrant une direction dans la toute jeune administration de ce premier organisme européen. Je récusai cette offre, de contenu d'ailleurs difficile à apprécier, puisque j'étais orienté vers les CDF. Pendant les négociations, je tenais bien entendu mon ministre au courant de leur avancement. Il n'était pas toujours d'accord, mais assurait que la concertation en était au niveau des experts, et que lorsqu'elle en viendrait au niveau politique, il pourrait faire valoir son point de vue. J'étais très sceptique à ce sujet. J. Monnet était une trop forte personnalité pour que le gouvernement puisse largement modifier le projet qu'il aurait préparé et négocié.
J'avais également à tenir au courant et convaincre, si possible, les dirigeants des deux industries concernées. Je ne rencontrais pas trop de difficultés du côté des CDF, n'était une méfiance antigermanique viscérale de R. Cadel. La Chambre syndicale de la sidérurgie était plus radicalement hostile, et je dus négocier avec elle, et faire accepter par J. Monnet, puis par ses interlocuteurs allemands, divers amendements au texte en préparation, pour neutraliser son opposition. A la fin des travaux, G. Bidault devenu ministre des affaires étrangères, me fit l'honneur de me demander mon avis sur le projet. Je lui répondis que tout dépendrait des hommes qui auraient la charge de le mettre en oeuvre, réponse qui parut lui convenir.
J. M. Louvel me nomma administrateur, représentant le ministère de l'industrie, dans un certain nombre de sociétés: HBL, GDF, SN. Repal, Houillères du sud-oranais. Ma nomination aux HBL n'était qu'une anticipation de mes futures fonctions aux CDF. A GDF, en dehors des problèmes propres à la gestion de rétablissement, j'eus surtout la préoccupation qu'il n'abandonne pas trop vite le charbon, encore consommé dans les cokeries gazières et les usines à gaz.
La société nationale des pétroles algériens, SN. Repal, filiale du Bureau de recherche de pétrole, BRP, avant la création d'Elf-ERAP, et les Houillères du sud-oranais me donnèrent une vue assez large des problèmes algériens. Je me rendis à plusieurs reprises à Hassi-Messaoud et à Hassi-R'mel, assistant aux premières découvertes de pétrole et de gaz naturel au Sahara. Les mines de charbon de Kenadza, près de Colomb-Béchar, me firent découvrir la tension qui existait déjà entre l'Algérie et le Maroc, bien que tous deux sous autorité française. A titre d'exemple, les cartes d'état-major de ces deux pays, toutes établies par des géographes français, ne traçaient pas de la même manière la frontière algéro-marocaine, laissant une large bande frontalière contestée.
J'eus un aperçu du confinement de la main d'oeuvre algérienne dans des tâches subalternes. Un jour, je demandai au directeur du personnel de la SN. Repal, ancien officier des affaires indigènes, intelligent et compétent, pourquoi tous les chauffeurs de la société étaient français. "J'ai bien essayé de prendre des chauffeurs algériens, me dit-il, mais comme pour eux ce métier est une promotion rare, ceux qui y accédaient étaient tellement plus intelligents que les chauffeurs français que même ceux-ci s'en apercevaient, et que l'entente était impossible." Ce bref dialogue me laissa mal augurer de l'avenir de la présence française en Algérie.
J.M.Louvel entreprit lui-même un voyage en Algérie et au Maroc pendant mon séjour au cabinet, et je l'accompagnai. Il fut assez fraîchement accueilli à Alger par le gouverneur général Naegelen, ancien ministre socialiste. Non seulement il ne nous attendait pas à l'aérogare, mais notre avion étant un peu en avance, les collaborateurs chargés de nous y accueillir ne s'y trouvaient pas encore, et nous firent attendre un moment sur le trottoir.
D'Alger nous nous sommes rendus à Colomb-Béchar, où le ministre voulait se rendre compte des perspectives d'un gisement de cuivre récemment découvert à proximité. L'armée avait mis à notre disposition un bimoteur Siebel. Un des moteurs présentait quelques signes inquiétants pendant le trajet. A Colomb-Béchar, nous avons conféré avec les représentants du Bureau de recherche minière en Algérie, que le ministre incita à pousser rapidement la prospection du gisement de cuivre (Il devait malheureusement s'avérer rapidement inexploitable).
Nous devions ensuite gagner le Maroc avec le même avion. Il avait bien entendu été expressément demandé au pilote de faire vérifier le moteur douteux. Cependant au décollage, l'avion fit un cheval de bois. C'est l'équivalent d'un tête-à-queue pour une voiture, mais c'est beaucoup plus méchant. Le train d'atterrissage est cisaillé par flambage; l'avion pique du nez; les hélices accrochent la piste et se mettent en croix; éventuellement les réservoirs sont crevés et l'avion prend feu. Pour notre chance, l'avion s'immobilisa avant ce dernier épisode, et nous en avons été quittes pour sortir précipitamment par une porte dont le seuil se trouvait curieusement au ras du sol, et voir arriver en trombe la pompe à incendie, l'ambulance, et le colonel commandant la place, pâle comme un mort dans sa jeep.
Après quelques heures d'attente, on put nous procurer un nouvel avion, toujours militaire, un Léo 45, qui nous conduisit sans encombre au Maroc. Cependant le pilote atterrit par erreur à Port-Lyautey, alors que notre destination était Rabat, et que les officiels, mal informés par Alger, allaient nous attendre à Casablanca. J. M. Louvel, un peu las de ces péripéties aériennes, songeait à gagner Rabat en voiture. Mais le pilote, très vexé de sa méprise, tint à redécoller et à nous poser enfin à Rabat, où on nous attendait cette fois. J'ai déduit de ces aventures que la République était parfaitement inconsciente en confiant la personne de nos excellences à des pilotes militaires.
Pour le retour sur Alger, le général Juin, résident général au Maroc, et sur le pont d'être fait maréchal, mit à notre disposition son avion personnel, un confortable avion-salon. Le retour à Paris se fit par Air-France. Mais comme le voyage ne pouvait décidément pas se terminer dans le calme, l'avion dans le brouillard à Orly faillit se poser à côté de la piste, et dut reprendre à deux fois sa procédure d'atterrissage (L'atterrissage sans visibilité n'était pas encore parfaitement au point à cette époque).
Ma présence au cabinet s'accompagna, à l'automne 1951, d'une occupation d'un autre genre. En 1948, avait été créé l'Institut de hautes études de défense nationale. On demanda aux CDF de proposer la nomination d'un membre de leur état-major comme auditeur de l'Institut. Compte tenu de mon arrivée prochaine dans la maison, les CDF avancèrent mon nom, et c'est ainsi que je fus nommé auditeur dans la 4ème session, 1951-52, de l'Institut. L'activité y durait un an, à raison de trois séances d'une demi-journée par semaine, et d'un peu de travail personnel, ce qui restait compatible avec la vie professionnelle. Les auditeurs se partageaient entre officiers, fonctionnaires civils, et dirigeants ou cadres supérieurs d'entreprises, cette variété d'origines assurant des contacts intéressants. Ainsi dans ma session figurait Edgard Pisani, alors préfet de la Haute-Marne, futur ministre, avec qui j'eus par la suite plusieurs occasions de rencontre.
La tâche de l'Institut était d'initier un nombre suffisant de cadres civils et militaires aux problèmes de la défense, et réciproquement de fournir au gouvernement conseils et recommandations émanant de personnes exerçant des responsabilités de niveau national, et réfléchissant ensemble sur les problèmes d'actualité. L'activité se partageait entre conférences et réflexions en groupes sur des thèmes donnés au début de l'année. Ainsi à cette époque, j'eus à travailler sur les problèmes de la guerre froide, du blocus de Berlin, et sur la situation au Vietnam. Ma scolarité à l'Institut se prolongea quelques mois à mon arrivée aux CDF, puis se termina, au bout de l'année prévue, par ma promotion au grade de capitaine, ou plutôt de chef d'escadron, selon la terminologie de l'artillerie.
Premier passage aux CDF
J'entrai donc à ce moment-là, comme ingénieur en chef, aux CDF où R. Cadel me pressait de venir depuis un certain temps. Je devais prendre en charge les relations avec la CECA, pour lesquelles j'étais assez bien préparé, et créer un service économique qui n'existait pas aux CDF, alors qu'EDF par exemple disposait déjà d'un tel service fortement charpenté. Quelques mois après mon arrivée, le président E. Audibert et R. Cadel me firent part de leur intention de constituer en direction mes services encore à l'état naissant, et de me nommer directeur. A leur demande, je définis donc, sous l'intitulé de direction des études générales et du marché commun, les missions de la nouvelle direction.
Cette création déplut fortement à J. Thibault, un camarade de l'X beaucoup plus ancien que moi, qui dirigeait le service commercial et celui des industries de la houille, et qui comptait prendre sous sa coupe le secteur qui m'était confié, en me considérant seulement comme son adjoint. Je découvris alors ce qu'innocemment je n'avais pas soupçonné, que ma promotion aussi rapide au rang de directeur était effectivement destinée à faire barrage à J. Thibault, dont les ambitions dans la maison paraissaient trop envahissantes. Peu de temps après, l'intéressé, ayant lui-même compris qu'il n'était pas personna grata, quitta les CDF pour la Chambre syndicale de la sidérurgie.
Mais les hommes allaient beaucoup bouger dans la profession au cours des années suivantes. Dès l'automne 1952, R. Cadel quittait la direction des CDF pour prendre la présidence des HBNPC, où il ne resta qu'un an avant de revenir aux CDF comme président en 1953, à la mort d'E. Audibert. Il mourut lui-même en 1956, et fut remplacé par Alexandre Verret qui lui avait d'abord succédé aux HBNPC. C'était un fonctionnaire du ministère des affaires économiques, mais un vétérinaire d'origine. Il disait avec humour: "C'est curieux, je suis vétérinaire, et on m'a nommé président de houillères au moment où on remonte les derniers chevaux de mine". On était en effet aux derniers jours de la traction animale au fond.
Quand R. Cadel quitta la direction générale des CDF, il fut remplacé par P. Baseilhac, qui laissa la direction des HBNPC à Pierre Signard, mais emmena avec lui aux CDF J. Couture, comme directeur général adjoint. A ce titre, J. Couture coiffait les anciens services de J. Thibault et ma direction, ce que n'avait pu obtenir ce dernier. Je n'y voyais nul inconvénient, ayant de bonnes relations avec J. Couture.
Le traité de Paris, créant la CECA, avait été ratifié en décembre 1951, et les institutions de celle-ci mises en place en août 1952. Elles incluaient un comité consultatif, concernant les deux industries du charbon et de l'acier, et composé par tiers de représentants des producteurs, des travailleurs et des utilisateurs. Je fus rapidement nommé membre du comité, comme représentant des producteurs français de charbon. Les séances du comité, à Luxembourg, siège de la Haute Autorité, permettaient de rencontrer les membres étrangers, notamment les producteurs allemands de charbon. Ils soignaient ostensiblement leur réputation d'honorabilité. L'un d'eux put être élu comme premier président du comité, la présidence devant tourner chaque année entre les trois catégories de représentants.
Les délibérations du comité portaient sur les projets de décisions que la Haute Autorité devait prendre en application du traité. Les premières de ces décisions concernaient les conditions de concurrence et les modalités de formation des prix. Celles-ci interdisaient notamment les discriminations entre acheteurs, clause qui représenta un handicap pour le charbon dans sa concurrence avec les produits pétroliers; non soumis à de telles contraintes, et fut une des causes de la trop rapide expansion de ceux-ci.
La Haute Autorité devait, aux termes du traité, établir des programmes prévisionnels de production, de consommation et d'échanges extérieurs. Ces programmes, soumis au comité consultatif, donnaient lieu à des délibérations souvent ardues. La Haute Autorité pouvait procéder à des emprunts et consentir des prêts aux entreprises. Les producteurs allemands se heurtaient, dans les années suivant la guerre, à de sévères difficultés de financement de leurs investissements; ils étaient donc particulièrement demandeurs de tels prêts, dont les conditions étaient aussi examinées par le comité.
La mise en place du marché commun nécessitait, outre les délibérations du comité consultatif, des négociations directes avec les services de la Haute Autorité, qui m'amenaient à de fréquents déplacements à Luxembourg, où j'avais un représentant permanent. Un débat difficile porta sur le régime des charbons belges. Les mines belges, particuliérement peu productives, devaient bénéficier, pendant la période de transition de cinq ans, d'un système de péréquation à la charge des autres producteurs, pour leur permettre d'abaisser leurs prix de vente. Ce régime n'était évidemment pas favorable aux HBNPC, soumises directement à la concurrence du charbon wallon. Les discussions avec Luxembourg sur cette question furent particulièrement laborieuses.
Un autre sujet de débats, mais plus serein, concerna l'établissement des tarifs de transport européens. Tous les réseaux de chemin de fer pratiquaient des tarifs de transport de marchandises dégressifs en fonction de la distance. Mais avant l'établissement du marché commun, il y avait discontinuité tarifaire aux frontières, ce qui, pour une même distance, pénalisait les transports internationaux par rapport aux transports intérieurs de chaque pays. Sous l'impulsion du Français Roger Hutter, qui avait été chargé de la direction des transports à Luxembourg, des tarifs directs internationaux furent institués pour mettre un terme à cette discrimination.
Les producteurs de charbon européens éprouvèrent le besoin de s'associer, pour présenter un front commun dans les débats avec la Haute Autorité. Mais cela ne se fit pas sans hésitations initiales. La pupart des producteurs allemands et belges voulaient une association sous le signe de la libre entreprise, c'est à dire limitée aux entreprise privées, ce qui aurait écarté les CDF, et subsidiairement les mines d'Etat du Limbourg néerlandais. Heureusement R. Cadel avait dans les mines belges quelques anciennes relations, qui purent convaincre leurs collègues que les mineurs français, bien que nationalisés, n'avaient pas de couteau entre les dents, et que leurs préoccupations étaient tout à fait comparables à celles des mines privées des pays voisins. L'association regroupa donc, sous le nom de Comité d'études des producteurs de charbon d'Europe occidentale, CEPCEO, tous les producteurs de la CECA, sans que jamais, par la suite, le régime de propriété des entreprises cause le moindre problème. Le CEPCEO comportait, outre un comité central et diverses commisions, un bureau, dont j'étais le membre français, qui préparait les séances.
Un problème préoccupa assez vite les producteurs du CEPCEO. La Haute Autorité était habilitée à distribuer des aides à la recherche technique, mais elle devait financer ces aides, non par emprunt, comme le concours aux investissements, mais sur ses fonds budgétaires Or, contrairement à ce qui devait être ultérieurement le cas pour la CEE et l'Euratom, dont le budget est crédité de contributions des Etats, le budget de la CECA est alimenté par des prélèvements sur les entreprises productrices de charbon et d'acier. Toute initiative de la Haute Autorité en matière de financement de la recherche devait donc se traduire par une augmentation du prélèvement. Les producteurs, considérant qu'on les invitait à financer sur leurs propres deniers les "cadeaux" envisagés par la Haute Autorité, convinrent de boycotter les offres d'aide à la recherche. Ils ne purent tenir sur cette position, car il y eut naturellement quelques lacunes dans le boycott, et des demandes émanant d'autres chercheurs, notamment dans le monde universitaire. Changeant leurs batteries, les producteurs décidèrent de présenter des demandes, mais de les étudier et de les coordonner entre eux avant leur présentation, ce qui leur donnait l'assurance d'un ensemble de recherches cohérent et admis par tous les bénéficiaires de l'aide.
Le CEPCEO manifesta donc son utilité pour la concertation des producteurs. Mais il organisait aussi quelques activités plus aimables. Une fois par an, à l'occasion de l'assemblée plénière, l'association invitait ses membres, accompagnés de leurs épouses, à une réunion dans un site touristique de la communauté, successivement dans chacun de ses pays. La réunion était assortie d'une excursion de la journée dans la région et d'une soirée dansante. C'est ainsi que pendant cette première période, des réunions eurent lieu à Bad Bertrich sur la Moselle, à Tours, à Bruges et à La Haye. Nous regrettions seulement que l'Italie n'ait pas de mines de charbon, et qu'aucune réunion n'ait lieu dans ce beau pays.
Le service économique des CDF, que je constituai dans le même temps était fort léger au départ, puisque je ne disposais que d'un adjoint, Michel Toromanoff qui partit bientôt à GDF, puis Jacques Lesourne, qui devait lui-même quitter ensuite les CDF pour fonder, dans l'orbite de Paribas, la société d'économie et de mathématiques appliquées, la SEMA, puis se faire connaître par diverses activités pédagogiques et littéraires.
La première activité du service était de suivre la conjoncture charbonnière et de préparer les réactions des CDF. L'année 1951 avait été marquée par la conjoncture dite coréenne, consécutive au déclanchement de la guerre de Corée. Les besoins d'acier, et partant de coke, étaient très élevés. Je me rappelle un sidérurgiste me disant d'un air faussement naïf: "On n'a peut-être pas tout à fait tort de nous appeler marchands de canons". Mais dès 1952 les besoins en charbon faiblissaient. Pourtant les CDF étaient encore encouragés à maintenir, voire à accroître leur production, quitte à ce que soient réduites les importations élevées des dernières années. Dans le cadre européen, J. Monnet, généralement mieux inspiré, proposait d'accroître de 30 Mt la production de la CECA, pour se substituer aux importations de charbon américain, encore plus cher que les charbons européens, mais plus pour longtemps.
Les années 1953 à 1955 furent marquées par un succession d'hivers doux et une forte hydraulicité, réduisant les besoins en charbon des foyers domestiques et d'EDF. La SNCF décida un programme d'électrification et de dieselisation, qui devait progressivement supprimer tout recours au charbon. Le gaz naturel commençait sa percée, diminuant les besoins en charbon de GDF. Enfin on assistait à une forte poussée des importations et de la consommation de produits pétroliiers.
Les CDF réagirent. Sous leur pression, le gouvernement réduisit les importations de charbon, et institua en 1954 une taxe sur le fuel lourd. En 1955, il intervint auprès d'EDF et de la SNCF, pour freiner leur accroissement de consommation de fuel. Il provoqua une négociation entre les CDF et la Chambre syndicale des producteurs pétroliers, pour obtenir de celle-ci une limitation volontaire des ventes de fuel léger aux foyers domestiques. Chargé de négocier pour les CDF, j'obtins un engagement de limitation, que le conseil d'administation des CDF trouva insuffisant, mais dont nous aurons néanmoins beaucoup de mal à obtenir le respect les années suivantes.
Parallèlement à ces mesures, le gouvernement demanda aux CDF d'étudier la réduction des productions les plus déficitaires, principalement dans les mines du centre et du midi. Malheureusement, en 1956, la conjonction d'un hiver particuliérement rigoureux et d'une pénurie pétrolière aussi soudaine que peu durable, née de la crise de Suez, inspira aux responsables la crainte d'une pénurie générale de combustibles, et un regain d'optimisme parfaitement artificiel quant aux perspectives du charbon. Les importations remontèrent fortement. Par malchance, les négociations franco-allemandes sur le retour de la la Sarre à l'espace allemand arrivaient à leur conclusion. Les négociateurs français, malgré les expresses réserves des CDF, crurent réaliser une bonne affaire en obtenant la garantie de fourniture pendant 25 ans, assortie de l'obligation d'enlèvement, du tiers de la production des mines sarroises. Ce malheureux tiers sarrois devait représenter un poids très lourd sur notre marché pendant la plus grande partie des années suivantes.
Le gouvernement créa un établissement public, COVESAR, pour gérer l'écoulement du tiers sarrois, dont une partie importante dut souvent être stockée. Le conseil était présidé par Jean Picard, président de l'ATIC, organisme qui avait eu le monopole de l'importation du charbon en France jusqu'à la création de la CECA, et qui conservait ce monopole pour les charbons des pays tiers. Je siégeais au conseil de COVESAR, comme représentant de CDF, et m'efforçai de limiter au mieux les dégâts causés par le charbon sarrois sur notre marché, dès que celui-ci faiblissait
A peu près dans le même temps, les sidérurgistes français décidèrent d'acquérir une mine de charbon à coke dans la Ruhr, pour consolider leur approvisionnement en coke. Ils demandèrent aux CDF de participer à l'opération, ce que ceux-ci acceptèrent, avec l'accord du gouvernement. C'était pour eux un moyen supplémentaire de participer au contrôle des importations de charbon. Le choix se porta sur la Harpener Bergbau, appartenant au groupe Flick, un des plus puissants de la Ruhr, après le groupe Krupp. La sidérurgie et les CDF devinrent actionnaires majoritaires de Harpen et créèrent en France une société, SIDECHAR, pour gérer en commun leur participation dans cette mine allemande. Je devins aussi administrateur de SIDECHAR.
Les hivers qui suivirent l'année 1956 furent doux. L'hydraulicité se renforça vite. Les importations de produits pétroliers remontèrent rapidement La poussée du gaz naturel s'accentua, à la suite du rapide développement du gisement de Lacq. Je fus amené à participer à un groupe de travail, présidé par Bouteville, ancienne personnalité de l'industrie électrique, chargé d'étudier les zones d'écoulement souhaitables de ce gaz hors de la région productrice elle-même. Je pus obtenir que cet écoulement ne soit pas limité à la région de St Etienne, comme cela avait d'abord été imaginé au grand dam des Houillères du bassin de la Loire, mais soit étendu jusqu'à la région parisienne.
Dès 1958, il devint impossible de se dissimuler que la crise charbonnière en Europe n'était plus conjoncturelle, mais structurelle. Le gouvernement français demanda aux CDF l'étude d'une réduction de production de 10%. C'était le début d'une régression, lente au départ, qui devait se poursuiivre les décennies suivantes, et qui provoqua dans la profession minière de profonds remous sociaux. J'étais membre de la comission de l'énergie au Plan, et je m'efforçais de défendre au mieux les positions du charbon, surtout la nécessité d'étaler dans le temps cet inévitable recul.
En dehors des problèmes de marché, le service économique s'intéressait à l'étude de rentabilité des investissements, et aux perspectives économiques des exploitations. Pour les calculs de rentabilité, les Houillères n'avaient jusqu'ici appliqué que la méthode simpliste consistant à déterminer le ratio des recettes escomptées, diminuées des dépenses d'exploitation, au montant des investissements. Cette méthode ne convient plus dès que les investissements s'étalent sur une longue période, et que les recettes et les dépenses prévues ne sont pas régulières dans le temps. J'ai donc introduit la méthode d'actualisation des recettes et des dépenses, que j'avais apprise par les travaux de J. Desrousseaux. Cette méthode permet de calculer, pour un taux d'intérêt donné, le revenu global actualisé, ou de déterminer le taux de rentabilité, c'est à dire le taux d'intérêt pour lequel le revenu actualisé s'annule.
Sous l'impulsion de J. Lesourne, nous avons aussi développé les applications de la recherche opérationnelle. Cette méthodologie nouvelle, hermétique aux non-initiés, avait reçu la définition d'un humoriste: "La recherche opérationnelle, c'est ce dont s'occupent les chercheurs opérationnels." Les critiques, quant à eux, accusaient ces chercheurs de prétendre traiter par les mathématiques tous les problèmes de gestion des entreprises. En réalité, la recherche opérationnelle, apparue au Pentagone pendant la guerre, se proposait plus modestement de résoudre certains problèmes spécifiques par des méthodes scientifiques appropriées. Par exemple:
Les sessions de la Conférence sont toujours suivies de voyages postcongrès, mi-professionnels, mi-touristiques. Après la session de Rio, j'ai pu participer à l'un de ces voyages, qui me conduisit à Salvador ou Bahia-de-tous-les- saints, et à Saô Paulo. Deux ans après, j'ai assisté à une nouvelle session de la Conférence à Vienne, ville réputée pour les congrès, suivie d'un voyage à travers l'Autriche. Depuis, j'ai participé souvent aux sessions de la Conférence à travers le monde.
Dans le courant de 1957, j'avais participé avec le conseil d'administration des HBL, à un déplacement dans le midi, pour visiter notamment une colonie de vacances sanitaire que ces Houillères géraient à Cannes. J'y ai rencontré une jeune architecte, Janine Robert, qui avait dû interrompre précipitamment un séjour à Harvard en 1954, à la suite du décès accidentel de son père, et reprendre à l'improviste l'agence d'architecture de celui-ci à Cannes. Elle fut ainsi conduite, entre autres, à s'occuper de la colonie de vacances que nous visitions. Nous nous sommes revus depuis, avec un plaisir croissant...et le 28 juin 1958, nous nous sommes mariés à Cannes en l'église du Suquet, entourés d'une riche assistance familiale et amicale, y compris de fidèles amis parisiens qui avaient fait l'effort de venir jusque là, et d'une fanfare de collègues de Janine, saluant la sortie de l'église sur l'air du casque de pompier. Nous avons fait notre voyage de noces en Scandinavie, Suède et Finlande, puis avons regagné Paris, mais plus pour longtemps.
Les Houillères du Bassin de Lorraine
Les HBL étaient donc dirigées par P. Signard, et avaient pour président un ingénieur, Olaf Lecarpentier, qui quitta ce poste peu après. Le nouveau président fut Louis Armand qui, après avoir dirigé la SNCF, avait pris la présidence d'Euratom, mais n'y était pas resté longtemps, n'appréciant pas la machinerie administrative mise en place dans ce nouvel organisme. L. Armand, malheureusement trop tôt décédé depuis lors, était un personnage fascinant par sa culture, sa clarté d'exposition et son humour. Quand on avait la chance de voyager avec lui de Lorraine à Paris, on ne s'ennuyait pas.
Nous avons donc, Janine et moi, quitté Paris au début de l'automne 1958, pour aller nous installer en Lorraine. Après de courtes investigations, nous avons occupé une maison à Freyming, au centre du bassin, où nous avons pu emménager après quelques semaines de travaux et d'ameublement. Je disposais, comme tous les directeurs, d'une voiture de fonction et d'un chauffeur et, comme tous les ingénieurs, d'un jardinier. La maison était entourée d'un jardin, d'agrément dans son voisinage immédiat, mais potager sur sa plus grande partie.
Au moment de la création des HBL, le bassin comportait trois compagnies: Sarre et Moselle, Petite Bosselle et Faulquemont, qui furent transformées en groupes d'exploitation du nouvel établissement public. Il n'y avait pas de locaux de de la direction générale, et pour cause; un immeuble pour celle-ci ne fut construit que plusieurs années après. La direction générale était donc installée provisoirement dans les bureaux du puits V de Merlebach, au groupe de Sarre et Moselle. C'esl là qu'un bureau me fut attribué, près de notre logement, puisque les communes de Freyming et de Merlebach étaient contigües, et avaient même été fusionnées un temps, pendant l'occupation allemande.
Quatre services entrèrent dans la direction des études générales et des services financiers, qui m'était attribuée: la comptabilité, le contrôle de gestion, la mécanographie et le service économique. Janine, de son côté, n'avait pas été oubliée. P. Signard, avec psychologie, avait rapidement pensé que s'il voulait me fixer suffisamment dans le bassin, il ne fallait pas qu'elle s'y ennuie. Il lui confia donc, sur contrat, une mission d'architecture, en collaboration avec l'architecte des HBL, Henri Hanotaux. Cette mission lui permettait de participer aux constructions en cours dans le bassin, les cités destinées à accueillir les effectifs croissants de mineurs, et plus spécialement les immeubles à destination sociale.
Peu de temps après notre arrivée, le bassin fut malheureusement endeuillé par un très grave accident dans le puits Ste Fontaine, une explosion de grisou, le 29 mai 1959, qui fit 26 victimes et de nombreux blessés. En de pareilles circonstances, les services hospitaliers spécialisés de la région sont vite débordés, et cela me donna l'occasion d'apprécier le concours de la colonne de secours des CDF, dirigée par le docteur Zimmer, une alsacienne aussi aimable que compétente, que je devais retrouver plus tard comme médecin des CDF, en bénéficiant à plusieurs reprises de ses soins.
Les tristes circonstances de la catastrophe de Ste Fontaine ne connurent qu'un épisode plus distrayant. La direction générale des HBL reçut, parmi beaucoup d'autres, un télégramme de condoléances d'une certaine Jeanne Ney, qui plongea les réceptionnaires dans la perplexité. Il s'agissait en fait de Jean-Marcel Jeanneney, alors ministre de l'industrie. Les HBL devaient malheureusement connaître, le 1er août 1961, une autre catastrophe, un énorme éboulement en taille qui fit neuf victimes.
L'évolution économique du bassin, après mon arrivée, ne fut pas très favorable. L'année 1959 se présenta assez bien, avec une exercice presque équilibré financièrement. Le développement de la chimie représentait une donnée positive. Les HBL fabriquaient de l'ammoniac depuis 1954. L'année 1959 vit le lancement de productions d'acétylène et de styrène, qui devaient permettre la fabrication de matières plastiques. Mais dès 1960, les difficultés d'écoulement et le déficit commencèrent à croître. En juin 1960, le plan Jeanneney imposait aux CDF une baisse de la production nationale de 59 Mt en 1959 à 53 Mt en 1965. La production des HBL, bassin le plus productif, n'était pas appelée à diminuer, mais toute progression était stoppée. La démoralisation de la population minière fut d'autant plus grande qu'elle vivait toujours dans l'état d'esprit de la bataille du charbon, pas encore si lointaine, et de la pénurie de l'année 1956. Seuls les ingénieurs, et encore pas tous, avaient réalisé le début de déclin du charbon. Il en résulta un vif ressentiment, non seulement contre le gouvernement, mais contre les CDF, soupçonnés de mal défendre les intérêts de la profession.
Par mesure d'économie, la direction générale décida en 1962 la supression de la structure de groupes. Une direction de la production devait coiffer tous les sièges d'exploitation. Cette petite révolution ne se fit pas sans mal. L'état d'esprit des anciennes compagnies s'était conservé dans les groupes, assorti de méfiances et jalousies réciproques. Le directeur du groupe de Sarre et Moselle, Jean Carrier, partait en retraite. Mais celui de Petite Rosselle, André Puyte, était le plus difficile à maîtriser pour P. Signard, qui disait de lui avec humour: "Nous avons notre duc de Bourgogne". Son intégration à la direction générale suscita quelques remous.
Peu après, la direction générale dut d'ailleurs libérer les bureaux de Merlebach, lancer la construction d'un immeuble réellement destiné à son implantation, et s'installer, provisoirement une fois de plus, dans les bureaux de l'ancienne direction de Faulquemont. Pour moi, et pour beaucoup de cadres, cela représentait des temps de déplacement importants, quatre fois par jour, Faulquemont étant distant de Freyming de 20 km, souvent difficiles l'hiver.
Les services dont j'avais la charge ne soulevaient de problèmes que par les innovations dont ils étaient l'objet. En comptabilité, quelques problèmes nouveaux davaient trouver leur mode de traitement, par exemple les indemnités de dommages de guerre, qui arrivaient tardivement. Les responsables du service comptable se félicitaient, me disaient-ils, d'avoir un patron qui comprenne quelque chose à la comptabilité. Leur exigence était modeste, car si j'avais bénéficié, à l'école, d'un embryon de cours de comptabilité, je n'étais vraiment pas un expert.
Le service de contrôle de gestion était une création récente, consécutive à la mise en place de la direction générale du bassin. Il s'agissait principalement d'élaborer, en liaison avec les services gestionnaires, des prévisions de résultats, et d'analyser les écarts entre prévisions et réalisations. Les ingénieurs qui procédaient à ces analyses ne manquaient pas d'émettre, à l'occasion, quelques commentaires critiques à l'égard des gestionnaires. Ces derniers, peu habitués à ce type de surveillance, réagissaient contre ce qu'ils considéraient comme une immixtion insupportable dans leur gestion. A l'occasion d'une friction un peu plus forte que d'habitude, P. Signard, prenant leur partie, menaça même de supprimer le service de contrôle de gestion, et je dus modérer un peu l'ardeur de mes contrôleurs.
La mécanographie portait encore ce nom, bien que son équipement fût en passe de devenir beaucoup plus électronique que mécanique, et son intitulé d être converti en service de l'informatique. Les ordinateurs modernes faisaient leur apparition, même s'ils présentaient encore un matériel lourd et encombrant au regard de leur évolution future. J'avais eu la chance pendant mon séjour à Lyon, d'être initié à la mécanographie de type ancien, fondée sur un traitement mécanique de cartes perforées. Je connaissais donc un peu les principes, sinon les nouveaux équipements, et me trouvais relativement à l'aise avec les cadres chargés de les mettre en oeuvre, qui étaient fatalement presque aussi novices que moi. A l'occasion d'une visite du conseil d'administration, j'eus le privilège de faire un exposé d'initiation devant le conseil, et notamment L. Armand, auditeur attentif et curieux comme à son habitude.
Le service économique procédait à différentes études, à la demande du directeur général. La plus importante concernait les perspectives économiques des différents sièges d'exploitation du bassin. Ce fut pour moi la principale occasion d'utiliser la programmation linéaire, que ne connaissaient pas mes collaborateurs de Lorraine. Cette étude montra les perspectives douteuses du siège de Faulquemont, dont l'arrêt inévitable devait provoquer, mais longtemps après, de graves secousses sociales dans le bassin.
Je procédai aussi à des études de marché, ce qui provoqua un accrochage avec le directeur du service commercial des CDF, Yves Bertrand, avec qui j'avais pourtant des relations cordiales, mais qui prétendait garder le monopole des études de marché de la profession. Je finis par lui demander par écrit si les études de marché étaient un si maigre champ qu'il ne puisse être exploré qu'en un seul point dans la profession. Plus sérieusement, les problèmes de marché des HBL, à cette époque, étaient surtout relatifs à la sidérurgie. Le bassin développait ses cokeries, et devait donc trouver un débouché pour son coke dans les hauts-fourneaux lorrains. L'industrie sidérurgique avait malheureusement tendance à considérer que les contrats de longue durée d'achat de coke lui donnaient des droits à fourniture en période de tension du marché, mais ne lui créaient guère d'obligation d'enlèvement lorsque le marché était déprimé. Un de ses dirigeants, Léon Bureau, qui participait souvent aux négociations, traduisait abruptement cette attitude en répétant: "On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif".
Ayant participé à une étude sur l'extension de l'hôpital des Houillères à Freyming, je fus chargé d'aller plaider auprès de Simone Veil, alors ministre des affaires sociales et de la santé, la nécessité d'une subvention de l'Etat. Je m'attendais à ce qu'elle m'oppose l'insuffisance de ses crédits. Mais elle se contenta de me dire: "Monsieur, votre dossier n'est pas en ordre". Je le savais parfaitement. Mon dossier n'aurait pu être vraiment en ordre qu'après la publication, qui se faisait attendre, de certains des décrets d'application de la récente loi hospitalière. Mais j'admirais que le ministre (ou la ministre!) ait immédiatement mis le doigt sur certains points du dossier, qui paraissaient avoir échappé à ses services et à son cabinet.
J'allais de temps en temps à Nancy faire des conférences aux élèves de l'Ecole des mines de Nancy, alors dirigée par mon camarade Bertrand Schwartz. J'allais surtout deux fois par mois à Paris pour des réunions de conseils, et les réunions professionnelles des CDF. Janine m'accompagnait, et nous avions vite trouvé commode d'acquérir un petit pied-à-terre, Avenue Bugeaud. Le logement était encore difficile dans Paris, et l'administration était en quête de logements vacants. C'est ainsi que notre petit appartement, considéré comme peu occupé, ce qui se remarquait facilement, car il était au rez-de chaussée, fit l'objet d'un préavis de réquisition. L'intervention du sevice du contentieux des CDF nous permit d'échapper à cette menace, mais non à l'imposition d'une taxe sur les logements insuffisamment occupés.
J'avais aussi conservé mes mandats d'administrateur en Algérie. Je m'y rendais donc de temps à autre, ce qui me permit de suivre les derniers moments de la présence française, et d'observer le peu de clairvoyance des colons français. Ils n'étaient d'aileurs pas seuls dans ce cas. Les Houillères du sud-oranais perdaient beaucoup d'argent dans la mine de Kenadza. Peu de temps avant la négociation des accords d'Evian, le conseil d'administration apprit brusquement que le gouvernement en avait décidé la fermeture. La décision nous stupéfia par le choix du moment. Dans la période troublée précédant l'indépendance algérienne, la zone de Colomb-Béchar, avec l'emploi d'une main d'oeuvre nombreuse dans cette mine, représentait un verrou indispensable près de la frontière marocaine. Tous les administrateurs représentant l'Etat, y compris le représentant du ministre des finances, pourtant particulièrement intéressé à la disparition de ce puits à déficit, allèrent trouver Gaston Palewski, ministre chargé de l'Algérie, pour lui exposer avec force l'inopportunité de la décision dans les circonstances du moment. "Messieurs, répondit le ministre, ou bien la France reste en Algérie, et le plus tôt cette mine sera fermée, mieux cela vaudra...ou bien... Mais non, le gouvernement ne veut pas envisager d'autre hypothèse". Par chance le temps manqua pour exécuter la décision.
En 1962, la conférence mondiale de l'énergie se réunit à Melbourne, en Australie. P. Signard accepta de m'y envoyer, et Janine m'accompagna. Nous avons découvert le terrible complexe d'insularité des Australiens. Dans un escale à Darwin, au nord de l'ile, notre petit groupe de congressistes présents dans l'avion eut la surprise d'être accueilli à l'aéroport par une délégation d'ingénieurs. Ils avaient localement si peu de distractions qu'ils n'avaient pas voulu manquer ce passage, bien que ce fût au milieu de la nuit. La plupart des Australiens, même des classes aisées, ne faisaient à l'époque qu'un grand voyage dans leur vie, en Europe ou en Amérique.
Au début de 1963, J. Couture, alors président des HBNPC, préparant le départ de Jean Aurel, directeur général de ce bassin, qui devait prendre sa retraite à la fin de l'année, me demanda de venir assurer la succession, ce que j'acceptai. C'était donc, après un crochet d'une quinzaine d'années, le retour dans rétablissement qui avait souhaité m'accueillir au début de ma carrière minière. Il fut convenu que je rejoindrais Douai, siège des HBNPC, au milieu de l'année. Mais dans l'intervalle devait se produire une des crises les plus graves de la profession.
Les salaires des mineurs n'avaient bénéficié, au cours des années précédentes, que d'une revalorisation insuffisante au regard de l'évolution salariale générale.. Au début de 1963, le mécontentement grandit. Le besoin en charbon se faisait de nouveau sentir temporairement, l'hiver étant particulièrement rigoureux. Les circonstances étaient favorables à l'expression de ce mécontentement.
La grève commença le 1er mars. Le général de Gaulle, craignant une aggravation de la pénurie, et mal conseillé, signa un décret portant réquisition des mineurs. Cette mesure était applicable à partir du 4 mars. C'était un jour de repos pour les HBNPC et plusieurs des Houillères du Centre-Midi. La réponse au décret de réquisition reposait donc essentiellement sur les Lorrains, réputés disciplinés et généralement assez gaullistes. La date n'avait donc pas été choisie innocemment. Mais le personnel des HBL jugea qu'il y avait provocation et, depuis les ouvriers jusqu'aux ingénieurs, refusa d'obéir à la réquisition. A partir de là, la grève devint générale dans l'ensemble des bassins, et illimitée.
Le gouvernement dut abroger le décret de réquisition; mais le travail ne reprit que que le 4 avril, après de longues et laborieuses négociations. La CFTC, principal instigateur du conflit, pour la première fois de son histoire, eut le tort d'en faire un peu trop traîner le dénouement, sans profit appréciable de ces prolongations pour les mineurs. Ceux-ci avaient néanmoins obtenu une augmentation des salaires de 11% en deux étapes, après évaluation du retard de la profession par un comité de sages présidé par Pierre Massé, à cette époque commissaire général du Plan. Une table ronde fut instituée, pour débattre des problèmes de la profession, et un secrétariat général à l'énergie créé auprès du ministre de l'industrie.
Mais la colère du général, convaincu qu'il avait été induit en erreur par les dirigeants de la profession, se manifesta par la décision de limoger tous les directeurs généraux. A vrai dire, cette décision, qui aurait pu être spectaculaire à un tout autre moment, n'eut qu'un effet très réduit. Il se trouvait que P. Baseilhac avait annoncé peu avant au ministre de l'industrie son intention de renoncer à ses fonctions, pour prendre la présidence de la société sidérurgique Châtillon-Commentry. J. Couture était pressenti pour diriger le secrétariat général de l'énergie, nouvellement créé. J. Aurel prenait sa retraite. Quant aux directeurs généraux des Houillères du Centre-Midi, c'était trop petit calibre pour que la vindicte du général puisse descendre jusqu'à eux. La seule victime fut donc P. Signard, directeur général des HBL. Je lui proposai une manifestation de solidarité, mais il la récusa. On l'avait pressenti pour la présidence du Bureau de recherche géologique et minière, le BRGM, et celle de Sofrémines, filiale des CDF, créée pour l'exportation de l'ingénierie minière française. Il ne souhaitait pas que son départ des HBL fasse des remous.
Ainsi se termina un des plus durs conflits de l'industrie charbonnière nationalisée. Jean Lorimy, directeur des services techniques et sociaux aux CDF, devint directeur général des HBL. Il fallait trouver un successeur à P. Baseilhac à la direction générale des CDF. Bien qu'il fût toujours convenu que je prenne la place de J. Aurel aux HBNPC, certains me pressaient de briguer plutôt cette succession. Mais je préférais dans l'immédiat faire l'expérience de la direction d'un Bassin, et la direction des CDF fut finalement confiée à Jean-Claude Achille, un camarade de corps qui, à l'arrondissement minéralogique de Lille, puis dans divers cabinets de ministres de l'industrie, avait acquis une bonne connaissance de la profesion minière.
Les Houillères du bassin du Nord et du Pas-de-Calais
Le deuxième semestre 1963 était pour moi une période préparatoire. Je ne devais être nommé directeur général qu'au 1er janvier 1964, et en attendant, je renouais connaissance avec le bassin, ses installations et ses hommes. Je visitais les six groupes d'exploitation et leurs dirigeants. J'assistais à la plupart des réunions et réceptions que tenait encore J. Aurel. Quant à Janine, elle souhaitait une activité analogue à celle qu'elle avait eue en Lorraine. Cela soulevait un problème délicat. Car je ne me voyais pas lui souscrire un contrat, sous ma signature de directeur général. P. Baseilhac, encore directeur général des CDF, tourna la difficulté et m'offrit gentiment de passer le contrat au nom des CDF. Cela devait permettre à Janine de travailler avec Stanislas Tugendresh, architecte des HBNPC, d'ailleurs une relation amicale, sur les immeubles sociaux du bassin, et aussi d'être l'architecte de la future maison de direction générale, dont la construction fut entreprise, et dont nous devions être les premiers occupants.
Au 1er janvier 1964, j'ai été investi, comme convenu, de la direction générale des HBNPC. Un de premiers problèmes qui se posa à moi fut la mise en place de mes collaborateurs directs. Jean Dupont, directeur général adjoint, après avoir dirigé les Houillères d'Aquitaine, coiffait le service commercial et les industries de la houille. Il tenait parfaitement son rôle. Mais le deuxième directeur général adjoint, Maurice Mangez, qui supervisait l'activité minière et les services du personnel, devait prendre sa retraite six mois après J. Aurel, et je devais donc immédiatement lui trouver un successeur. Après un tour d'horizon des dirigeants du bassin, mon choix se porta sur Pierre Verrier, jusque là directeur du groupe d'Hénin-Liétard. Ce choix ne souleva de réticence que chez Norbert Bernard, directeur du groupe de Douai, qui aurait volontiers brigué cette fonction. Le problème fut résolu par les CDF qui appelèrent N. Bernard à la succession de J. Dumay, comme directeur général des services techniques de l'établissement.
A la direction générale se trouvait également un directeur des services techniques de la houille, Jean Aubery, qui aurait pu, lui aussi, avoir des visées sur la succession de M. Mangez. Modestement il n'en fit rien, et il ne présentait d'ailleurs pas toutes les caractéristiques voulues pour ce poste. Mais son maintien auprès de P. Verrier, qui visiblement s'occuperait des problèmes techniques miniers de plus près que M. Mangez, ne paraissait pas non plus indiqué. Après consultation des CDF, je fus en mesure de lui proposer la direction générale des Houillères du Dauphiné. Cela semblait un peu un exil, mais le titre de directeur général était une compensation. Je connaissais depuis longtemps J. Aubery, un camarade de l'X, que j'avais déjà rencontré au cours de mon séjour à St Etienne. Je pus donc négocier à l'amiable cette mutation. Après acceptation, l'intéressé me demanda, avec un peu d'hésitation dans la voix: "J'espère que nous pourrons conserver nos relations amicales". Cette demande me toucha, car, après tout, c'est lui qui aurait pu m'en vouloir. J. Aubery fut remplacé à Douai par Albert Proust, en provenance du groupe de Lens, qui fit une excellente équipe avec P. Verrier.
Le poste de secrétaire général demandait aussi mon attention. Ce poste se trouvant vacant, J. Aurel avait fait venir d'Auchel un ingénieur, Paul Mudry, dont il avait apprécié le comportement dans une situation difficile. Il l'avait nommé secrétaire général juste avant de quitter ses fonctions, sans me consulter, alors que j'étais déjà depuis plusieurs mois dans le bassin, et m'apprêtais à prendre sa succession. Je n'avais pas beaucoup apprécié. Le secrétariat général présente une importance très variable suivant les entreprises, et même suivant les périodes dans une même entreprise. Aux HBNPC, au moment où se posait la question, ce n'était pas un poste de premier plan. Je convoquai P. Mudry, et lui fis part de mes doutes sur le bien-fondé de sa nomination. Il crut d'abord que j'avais en vue un autre choix pour ce poste. Je le détrompai, mais lui expliquai que s'il restait trop longtemps dans ces fonctions, ce ne serait sans doute pas le mieux pour la suite de sa carrière. Il comprit très bien, et au bout d'un délai convenable, il sollicita et obtint un poste de directeur dans un groupe, et poursuivit une carrière qu'il termina plus tard comme directeur général de l'entreprise.
Le départ de leurs groupes de P. Verrier et de N. Bernard, quelques départs à la retraite d'autres dirigeants qui se préparaient, me conduisirent à un petit jeu de taquin, pour doter à nouveau chaque groupe du directeur délégué et du directeur des travaux du fond appropriés. J. Couture devait apprécier les conditions dans lesquelles se firent ces mouvements, car il déclara aux CDF: "Je ne sais pas comment fait Gardent, mais il fait valser tout le monde, et tout le monde semble content". Je fus sensible à ce diagnostic.
J'avais un autre problème à régler, dans le cadre des relations avec les organisations syndicales. Depuis les grèves de 1947 et 1948, un ostracisme régnait contre la CGT, taxée de comportement délictueux et inadmissible pendant ces grèves, et ses représentants n'étaient plus jamais convoqués aux réunions de concertation à la direction générale. Je pensais, comme d'ailleurs la plupart des cadres du bassin, que cette mise au ban avait assez duré, et je les convoquai un jour sans crier gare. J'avais par les Renseignements généraux de la préfecture des informations sur les débats internes de l'organisation, et je sus qu'ils étaient surpris et décontenancés par cette invitation, sans penser toutefois pouvoir la décliner. Je leur expliquai qu'il était temps de tirer un trait sur le passé, et que je me proposais, alors qu'ils étaient à l'index depuis quinze ans, de les inviter dorénavant avec les autres syndicats, et de prendre en considération leurs avis comme les autres. Ils s'attendaient à ce que j'exige des contreparties. J'exprimai seulement le souhait, sans en faire d'ailleurs une condition, qu'ils cessent de mettre en cause la responsabilité des dirigeants des Houillères, ou même de les traiter d'assassins dans leur journal La Tribune, à l'occasion de chaque accident grave. Une certaine modération dans l'expression fut en effet obtenue par la suite.
Je souhaitais développer au maximum la concertation dans l'énorme ensemble qu'étaient les HBNPC. Je procédais à des réunions régulières, une fois par semaine des principaux cadres de la direction générale, une fois par mois des dirigeants des groupes d'exploitation. Une fois par mois également, je passais une journée dans un groupe, avec descente de mine ou visite d' une installation de surface le matin, déjeuner et discussion avec les cadres du groupe l'après-midi. Au bout de quelque temps, à mon amusement, P. Verrier et A. Proust eurent peur que les directions de groupes en profitent pour m'en faire accroîre sur des sujets que je maîtrisais moins bien qu'eux, et souhaitèrent que l'un des deux m'accompagne dans ces visites, ce que j'acceptai volontiers.
Il fallait redéfinir la stratégie de l'établissement, et réorienter ses objectifs. La production de houille du bassin, qui avait approché 30 Mt en 1952 et 1959, était condamnée, dans le contexte de la crise charbonnière, à un déclin d'autant plus rapide que ses performances techniques, au regard des moyennes de la profession, étaient particulièrement modestes, et ce qui restait de son gisement de plus en plus difficile à exploiter. Les ingénieurs du bassin étaient mal préparés à ce déclin. La fermeture d'un premier siège important, le 11 de Béthune, venait d'être décidée lorsque je pris en charge les HBNPC. Je dus me rendre à la direction du groupe de Béthune, et réunir tous les ingénieurs du groupe pour leur expliquer la situation, et les convaincre de la nécessité de fermer ce siège. J'étais aussi, sur cette décision, l'objet de violentes attaques de la fédération CGT du sous-sol, au niveau parisien. A sa demande, j'invitai son secrétaire général, Achille Blondeau, à venir voir avec moi les plans du gisement du siège. Il dut se convaincre, même s'il ne l'avoua pas explicitement, qu'il ne restait plus que des lambeaux de gisement, pratiquement inexploitables.
Mais ce n'était qu'un coup d'envoi. Les fermetures de sièges se succédèrent tristement. La production de charbon, après son maximum proche de 30 Mt, et son niveau de 27 Mt en 1962, tomba à moins de 20 Mt en 1968, quand je quittai le bassin. On ne prévoyait plus que 13Mt en 1975, et la régression fut en fait plus rapide encore, puisque cette année-là on ne produisit guère plus de 8 Mt.
Les effectifs tombèrent de leur côté de 113 000 en 1963 à 83 000 en 1968, et devaient être voisins de 40 000 en 1975. Malgré ce déclin, l'embauche restait difficile, surtout pour les ouvriers productifs du fond, c'est à dire ceux qui travaillaient dans les chantiers d'abatage du charbon. La période du chômage n'était pas encore en vue. L'emploi était facile à trouver, et le pénible et dangereux métier de mineur n'attirait pas beaucoup, bien que la tradition minière fût encore fortement implantée dans les corons. Les HBNPC durent avoir recours à des ouvriers marocains immigrés, embauchés sur contrat de deux ou trois ans, renouvelés éventuellement une fois, après quoi les intéressés retournaient à leur douar d'origine, en se faisant remplacer aux Houillères par un frère ou un cousin. Le pécule qu'ils avaient accumulé leur permettaient d'acquérir femmes, moutons et oliviers, et surtout de se construire des maisonnettes pimpantes, comme je pus le constater quelques années plus tard, à l'occasion d'un voyage au Maroc où je me rendis dans la région de Goulimine notre principale zone de recrutement.
Le bassin du Nord Pas-de-Calais, plus encore que les autres houillères, dut faire face au problème de la silicose. Dès 1945, le bassin avait abandonné la foration à sec dans les roches siliceuses, ce qui avait porté remède aux formes les plus pernicieuses de la maladie. Mais les poussières de charbon, elles mêmes plus ou moins chargées de silice, engendraient une forme de maladie à évolution plus lente, la pneumoconiose du mineur, qui continuait à faire des ravages. Le bassin, depuis1960, s'était attaqué énergiquement au problème, d'abord en mettant en oeuvre des techniques de mesure, le comptage d'échantillons recueillis sur filtres, puis en développant l'infusion d'eau dans les massifs de charbon. En 1970, l'incidence de la maladie, c'est à dire le nombre de nouveaux cas apparaissant chaque année, aura pu être divisée par 4 ou 5, et si beaucoup de décès de mineurs restaient imputés à la silicose, leur espérance de vie était de moins en moins éloignée de la normale.
Les difficultés commerciales ne favorisaient pas non plus l'activité charbonnière. En particulier, les hivers 1966 et 1967 furent doux, l'hydraulicité élevée. L'écoulement vers les foyers domestiques des classés maigres, une des productions importantes du bassin, devint difficile, et la consommation des centrales électriques médiocre, malgré un arbitrage officiel de 1965 entre EDF et CDF, pour garantir un certain écoulement de charbon. Les difficultés financières devenaient importantes. Pour l'ensemble des Houillères, les CDF, encore en équilibre en 1960, durent bénéficier d'une aide de l'Etat qui atteignit le milliard de francs en 1967. Une part de cette aide était consacrée, depuis 1964, à couvrir l'excès, par rapport au régime général, des dépenses de retraite, en raison de la récession. Ceci montrait au passage l'inadaptation des régimes spéciaux de retraite, dès que leur situation démographique devenait instable.
Les HBNPC s'efforçaient de réagir en poursuivant leurs progrès techniques. Après des essais peu concluants d'emploi d'étançons hydrauliques, le soutènement marchant trouva sa place dans le bassin, grâce à l'ingéniosité d'un fournisseur allemand, qui eut l'idée de se faire payer sur les progrés de productivité permis par son matériel. Ce soutènement se développa avec le relais progressif des constructeurs français. Les haveuses trouvaient peu d'emploi dans le bassin, alors qu'elles étaient les principaux engins d'abatage en Lorraine. Mais l'usage du rabot se développa considérablement aux HBNPC. Le bassin perfectionna les machines de traçage, substitua progressivement l'électricité à l'air comprimé, mit en oeuvre le boutonnage du toit pour réduire les écoulements. Tous ces efforts ne pouvaient que ralentir un peu la récession.
Ne pouvant arrêter le déclin de la production charbonnière, les HBNPC devaient conserver leur dynamisme en développant d'autres activités. La plus évidente était l'activité chimique, sur laquelle le bassin avait déjà de fortes positions. Une nouvelle unité de production d'ammoniac fut installée à Mazingarbe. Les HBNPC participèrent aussi, en association avec l'ERAP et Air liquide à la nouvelle unité d'ammoniac créée à Nangis, en Seine et Marne, près de la raffinerie de Grandpuits qui l'alimentait en matières premières. Cette participation rapprochait leurs positions de production des zones de développement de leur marché d'engrais azotés.
La production de matières plastiques, polyéthylène, polypropylène, polystyrène, polyesters, avec de mouveaux procédés mis au point par le laboratoire de recherche chimique, se développa non seulement dans le bassin, mais dans une nouvelle usine à Lillebonne, en Basse-Seine, où l'entreprise pouvait disposer de matières premières pétrochimiques, alors que les ressources carbochimiques du bassin trouvaient leurs limites dans celles de la production de gaz de cokerie, dont elles étaient extraites. La production de polyesters à Drocourt s'accompagnait d'une annexe artistique, l'inclusion d'objets décoratifs, cristaux, fleurs, coquillages, champignons, etc, dans des enrobages de plastiques transparents.
Les HBNPC possédaient aussi de nombreuses filiales créées en participation avec des entreprises chimiques, notamment Kuhlmann et l'Air liquide. C'est ainsi que j'entrai dans les conseils d'administration de la Grande-Paroisse, où nous étions associés avec l'Air liquide pour la production d'engrais, et de Huiles-goudrons-dérivés, HGD, qui traitait les goudrons et benzols provernant de nos cokeries.
Notre réalisation la plus exceptionnelle fut une usine d'eau lourde construite à Mazingarbe. La réalisation de la bombe atomique française nécessitait une ressource en eau lourde, et le général de Gaulle ne voulait pas dépendre d'un approvisionnement étranger, qui n'aurait pu être trouvé qu'en Suède. Pour aboutir à une production française, qui nécessitait une ressource en hydrogène, deux procédés étaient en concurrence, l'un partant de l'hydrogène sulfuré, disponible en abondance à Lacq, et l'autre inventé par les HBNPC à partir de l'ammoniac. La décision gouvernementale en faveur de notre procédé tomba juste après ma nomination à la tête du bassin. Nos chimistes trouvèrent que c'était de bonne augure pour leur activité.
Le calendrier de livraison de l'eau lourde aux militaires était strictement impératif. Il avait même été annoncé en haut lieu qu'à défaut de respect des échéances, des têtes tomberaient ! Grâce à Dieu ... et à nos techniciens, les délais furent respectés. Sans doute, le coût prévisionnel fut dépassé de 60%. Mais j'avais en tête le propos de Deteuf, je crois: "Lorsqu'on construit une unité destinée à mettre en oeuvre un procédé entièrement nouveau, il faut faire établir un devis par trois experts distincts, ajouter les trois montants estimés, et se garder de diviser la somme par trois". Je trouvais donc que je ne m'en étais pas si mal tiré (L'usine d'eau lourde de Mazingarbe fut cependant arrêtée au bout de quelques années. Son coût de production était élevé, et la diversification de la production dans le monde permit des approvisionnements extérieurs sans grands risques et à moindre coût).
En 1967, les CDF estimèrent après avoir inventorié les réalisations des deux principaux bassins, HBNPC et HBL, dans le domaine de la chimie, que cette activité ne résisterait à la concurrence que si elle présentait une dimension et une cohérence suffisante. Ils décidèrent donc d'unifier le potentiel chimique de la profession, en créant une société distincte, CDF-Chimie, à laquelle les bassins devaient apporter leurs actifs chimiques. Cete création suscita naturellement quelques réticences des gestionnaires des bassins, dépouillés d'un de leurs attributs appréciés. Mais l'opération se déroula finalement de façon satisfaisante. La nouvelle société fut dotée d'un directoire et d'un conseil de surveillance. Le président du directoire était Jacques Petitmengin, que j'avais eu quelque temps comme collaborateur aux CDF. J. Desrousseaux prit la présidence du conseil de surveillance, dont j'étais vice-président.
La chimie apportait une contribution non négligeable au chiffre d'affaires, mais était peu créatrice d'emplois. Ses effectifs étaient sans commune mesure avec ceux qui disparaissaient de l'activité minière. Il apparut nécessaire de créer d'autres activités dans l'orbite des HBNPC, et pour y parvenir de mettre en place une filiale, la SICCA, chargée d'explorer et de mettre