Lucien François FEVRE (1862-1935)


Fèvre, élève de l'Ecole des Mines de Paris
(C) Photo collections ENSMP

Né le 23/7/1862 à Chaumont (Hte Marne). Mort le 6 avril 1935 à Riaucourt, le village natal de son cousin Léopold MICHEL.
Fils de Jean Léopold FÈVRE, avocat, et de Henriette Adélaïde MARID (morte en janvier 1926).
Une de ses filles épouse en 1928 M. BOUNIOL (ancien élève de l'EMP, promotion 1920).
Ses fils : Charles FEVRE épouse Anne-Marie PASCAL en 1923; Henri FEVRE, attaché à la Banque de France, épouse en 1924 Geneviève TIERNY; Maurice épouse Nicole DRIANT le 7/12/1933 ; Marcel épouse Anne RIBADEAU-DUMAS le 15/3/1929.

Ancien élève de l'Ecole polytechnique (promotion 1881, entré classé 202 et sorti classé 5ème sur 218 élèves), et de l'Ecole des Mines (entré classé 4ème sur 7 élèves). Corps des mines.

Il exerça des fonctions d'ingénieur ordinaire dans un arrondissement minéralogique jusqu'en 1903. Il passait pour un bon spécialiste de l'exploitation des mines. D'ailleurs, Kuss lui demanda de collaborer à la rédaction d'un « Traité de l'exploitation des mines » qui ne fut jamais achevé.

En 1890, Fèvre publie une monographie sur le mineur silésien dans la revue "Les Ouvriers des Deux Mondes", à la suite d'une enquête rælisée sur place à partir d'octobre 1886 [Voir la reproduction dans "Frédéric Le Play et ses élèves, Naissance de l'ingénieur social", Antoine Savoye et Frédéric Audren, Les Presses de Mines ParisTech, 2008]. Il devait se sentir assez proche des idées de Frédéric Le Play. Fèvre est membre de la Société d'Economie Sociale, créée le 27 novembre 1856.

En 1894, il obtient un congé d'un mois pour aller faire une étude des gisements métallifères du bassin du Donetz, pour le compte de la Banque Russe.

En 1900, il publie avec Cuvelette une "Notice géologique et historique sur les bassins houillers du Pas-de-Calais et du Boulonnais".

Il devient ingénieur en chef des mines, chargé du service du Pas de Calais, en 1902.

En 1903, grâce à un congé illimité, il devient ingénieur conseil à la Société des Forges et aciéries de Huta-Bankowa, à Dombrowa (Pologne russe).

Il devient ensuite ingénieur conseil de la Société des Mines d'Albi.Il finit sa carrière d'industriel comme Administrateur délégué de la Compagnie des Mines de la Grand Combe et Administrateur de l'Union des Mines.

Fèvre ne manquait pas d'humour. Le discours suivant, prononcé le 6 décembre 1905 lorsque Fèvre, qui venait d'être nommé ingénieur en chef, présidait le banquet annuel des anciens élèves de l'Ecole des Mines de Paris, en témoigne. Il a en outre le mérite de donner des indications sur les professions des ingénieurs civils des mines en 1905. Les critiques de Fèvre sur l'organisation trop théorique de la scolarité de l'Ecole des Mines à cette époque étaient largement partagées par de nombreux anciens élèves.


Publié dans le Bulletin de la Société amicale des anciens élèves de l'Ecole des Mines, décembre 1905 :

Au dessert, M. FÉVRE (Lucien), ingénieur en chef des Mines, président, s'est levé et a prononcé le discours suivant :

MES CHERS CAMARADES,

Voici quelque deux à trois ans que votre Comité me pourchasse pour la présidence de votre banquet annuel. En bon bourgeois, ennemi du bruit et des discours, quand il faut les prononcer, du moins, je m'étais défilé le plus congrûment possible Mais cette fois on m'a mis la main au collet, et on a insisté d'une façon si amicale que j'ai dû me rendre, faire violence à mes habitudes casanières, et consentir à vous prouver que mon attachement pour votre Association dépasse les limites de la simple cotisation et s'élève jusqu'à la hauteur, je ne dirai pas d'un discours, je ne suis pas orateur pour deux sous, mais d'un simple speech sans prétention, pour lequel la chaleur communicative du banquet vous donnera, je l'espère, toute l'indulgence désirable.

Pourquoi votre Comité a-t-il mis tant d'insistance à mon égard, alors que tant d'autres avaient beaucoup plus de titres à cet honneur ? Probablement parce que j'ai eu le malheur de franchir un échelon de la hiérarchie administrative, et que ma nomination à l'Officiel aura par hasard tiré l'oeil de votre Comité. Il s'est dit : « Tiens! En voilà un qui est ministrable, qui est dans la catégorie des pères conscrits, donc suffisamment décoratif pour tenir sa place à la présidence du banquet ». Et on a dû ajouter : « Il est peut-être encore un peu jeune, mais il a un crâne si bien dénudé qu'il fera tout de même un bel effet aux lumières. »

On me l'avait bien prédit quand j'ai franchi le pas. Un de nos plus anciens camarades me blaguait en ces termes : « Maintenant que vous voilà chef, on ne dira plus en parlant de vous, FÉVRE tout court, ou le camarade FÈVRE. On dira : le père FÉVRE. »

Enfin, admettons que vous êtes mes enfants et que je vous dois quelques bons conseils ! Sur quoi vous les donner ? Voilà où la question devenait embarrassante. Vous appartenez à des professions si diverses, vous embrassez des sujets si variés qu'il est difficile d'en trouver un de nature à vous intéresser également. L'École mène en effet à tout, et je crois en entendre qui ajoutent, suivant la formule célèbre : à condition d'en sortir.

Je me suis dit : cherchons la catégorie la plus nombreuse, et cela me donnera mon sujet.

J'ai donc cherché et j'ai trouvé ceci : sur 100 élèves inscrits à l'Annuaire, j'en compte :

11 dans les mines de houille.
6 dans les mines métalliques.
9 dans la métallurgie.
2 dans les constructions mécaniques.
6 dans les chemins de fer et les travaux publics.
6 dans l'industrie du gaz et les produits chimiques.
12 dans les professions diverses, y compris l'électricité.
4 au service de l'Etat.

Tout cela ne fait que 56 %. Reste la catégorie la plus nombreuse. Il y en a 44 % qui sont, n'essayez pas de deviner, vous n'y arriveriez pas, qui sont ... de simples rentiers, ou des camarades sans situation industrielle.

C'est l'annuaire qui le dit, ou tout au moins le laisse croire.

Cela m'a donné de l'École une riche idée, mais cela ne faisait pas du tout mon affaire. Je ne puis pourtant pas vous parler des oscillations plus ou moins périodiques du 3 % et des cascades des mines d'or. Alors quoi? Pas de sujet de discours. J'étais navré.

Heureusement une circulaire de votre Comité est venue au moment psychologique, alors que je me demandais sérieusement si, pour me tirer d'embarras, je n'allais pas recourir au moyen héroïque de..... donner ma démission de l'Association. C'aurait été de bien mauvais goût et d'un exemple désastreux. Les futurs présidents n'auraient eu qu'à s'en inspirer. Où serions-nous allés, mon Dieu !

Cette circulaire, vous l'avez tous reçue il y a quelques jours.

Elle a trait au placement des camarades à la recherche d'une situation, soit à leur début de l'École, soit à tout autre moment de leur carrière. L'intention est excellente, et je ne saurais trop louer votre Comité d'entrer de plus en plus dans ces vues. Si l'Association a pour objet principal de venir en aide aux camarades malheureux, elle remplira encore plus sûrement son but en faisant tous ses efforts pour les empêcher d'abord de devenir malheureux, c'est-à-dire en leur procurant, dans la mesure possible, le moyen de gagner leur vie.

La tentative est donc des plus intéressantes. Nous le sentons tous et je n'ai pas besoin d'y insister davantage. Je voudrais simplement vous soumettre quelques idées qu'elle m'a suggérées.

Il faut tout d'abord avoir le courage de reconnaître que le placement des élèves sortant de l'École devient de plus en plus difficile. La concurrence est de plus en plus vive. D'une part, on a augmenté notablement le nombre des admissions, de même qu'à celle de Saint-Étienne. Et cela crée, pour le moment, une pléthore, qu'on peut espérer temporaire, mais qui n'en est pas moins cruelle. D'autre part, aux candidats sortant des anciennes écoles d'ingénieurs, se juxtapose maintenant une nouvelle couche, issue des Facultés des Sciences. Vous ne savez peut-être pas tous que ces Facultés ont maintenant des sections de sciences appliquées, qui peuvent délivrer des diplômes d'ingénieurs chimistes, électriciens, mécaniciens, etc. Et je vous demande la permission de vous lire un passage, bien typique à cet égard, du dernier Bulletin de la Société industrielle de l'Est : « La Faculté des Sciences de Nancy, y est-il dit, vient d'adjoindre à son Institut Électrotechnique une section nouvelle de mécanique appliquée ; les élèves de cette section peuvent obtenir, après trois années d'études, leur diplôme d'ingénieur-mécanicien.

» Au sortir de la section déjà existante d'Électrotechnique, ou de la section nouvelle de mécanique, les élèves peuvent compléter leurs études en entrant dans la dernière année de la section voisine, et acquérir au bout de quatre années les diplômes d'ingénieur électricien et d'ingénieur mécanicien ».

Il en est de même aux Facultés de Grenoble, Lille, etc., c'est-à-dire de tous les centres industriels, de ceux qui précisément offrent les débouchés les plus larges et les plus variés. Il y a là une menace et des plus sérieuses, d'autant que les jeunes gens, passant par ces Facultés, sont du pays, y ont des relations et trouvent par suite plus facilement à enlever les positions vacantes.

Ils ont aussi l'avantage d'être plus spécialisés dans une branche donnée, et d'être souvent pour cette raison préférés à un élève sortant de l'École des Mines et que les industriels croiront être seulement apte à s'occuper de mines ou de métallurgie.

La poussée de cette nouvelle couche, qui commence seulement à se former, tend donc à restreindre les débouchés offerts aux ingénieurs sortant de l'Ecole des Mines de Paris, et à les repousser plus exclusivement dans les mines ou les usines métallurgiques.

Or, là même, dans ce domaine qui leur est propre, ils se heurtent dès l'abord à une grosse objection. La plupart des Sociétés leur disent : « Mais vous n'avez pas la moindre expérience. Nous ne pouvons pas vous utiliser. Allez ailleurs faire votre apprentissage professionnel ». Un certain nombre, il est juste de le reconnaître et de les en féliciter hautement, ont renoncé depuis quelques années à cette échappatoire égoïste et inhumaine, et résolvent bien simplement la question par l'emploi de stagiaires, c'est-à-dire en recevant des ingénieurs frais émoulus de l'École et en ne leur donnant, la première ou la deuxième année, que des postes pour ainsi dire d'attente, où ils n'ont que peu ou pas d'intervention directe et de responsabilité. Ils ont surtout à regarder faire, et à apprendre petit à petit le métier. C'est là une excellente solution. Elle n'est malheureusement pas encore assez généralisée. Elle n'est d'ailleurs pas partout applicable. Il y a des mines peu florissantes, à personnel peu nombreux, et qui ne peuvent grever leurs frais généraux pour apprendre leur métier à des ingénieurs dont elles ne pourront ensuite utiliser les services, et qui iront porter ailleurs leur expérience. Dans les mines métalliques, en particulier, elle ne serait guère possible. Je sais bien que les mines métalliques sont relativement rares en France. Elles s'y développent cependant, si l'on a égard aux nouvelles grandes mines de fer de Meurthe-et-Moselle. Et elles sont et deviennent tous les jours plus nombreuses dans l'Afrique du Nord et aux colonies. Et bien que je me sois peu occupé de ces questions, puisque les circonstances ont fait de moi surtout un charbonnier, j'ai eu l'occasion de constater, par exemple en Meurthe-et-Moselle, et j'en ai été très frappé, qu'on préférait la plupart du temps confier la direction de mines de cette nature, mines importantes, et très importantes, à des praticiens qui s'étaient faits par eux-mêmes. Un pareil choix a évidemment ses avantages. Il a aussi ses inconvénients et souvent même de beaucoup plus gros que ne s'imaginent les intéressés. Le praticien est utile, mais l'ingénieur ne l'est pas moins.

L'idéal serait que l'ingénieur fût en même temps praticien. Il le devient bien entendu, à la longue, par la force des choses, une fois qu'il s'est spécialisé dans une branche déterminée. Mais il faut bien reconnaître qu'en France, et à l'École des Mines de Paris surtout, il l'est, au début de sa carrière, aussi peu que possible. C'est tout juste s'il a fait, dans des laboratoires, quelques expériences d'ordre général et théorique, et vu en passant, dans les visites de vacances, une série de mines et d'usines plus ou moins bien choisies. A l'étranger, on se préoccupe beaucoup plus de donner au futur ingénieur, à côté d'une instruction théorique suffisante, une connaissance sérieuse de la pratique industrielle. On lui fait prendre contact, avant les études théoriques ou au cours de ces études, avec les choses et les hommes qu'il sera plus tard appelé à conduire et à diriger, au moyen de stages pratiques, plus ou moins variés et gradués. On lui fait mettre la main à la pâte, avant de lui apprendre à cuire le pain. Chez nous, c'est le contraire. On peut donc se demander s'il n'y aurait pas avantage à imiter, dans une juste mesure et sans tomber dans un excès inverse, ce qui, dans d'autres pays, est reconnu bon et utile, et a combiner notre instruction théorique, excellente en elle-même, avec une série de stages pratiques. Ces stages pourraient, suivant les circonstances, précéder les cours techniques, ou être intercalés entre eux à raison de deux ou trois mois par an. Je ne puis naturellement entrer ici dans des détails qui seraient hors de propos. Je vous signale simplement le principe.

Cette question de la formation des ingénieurs et du meilleur enseignement technique à leur donner est d'ailleurs à l'ordre du jour, et préoccupe vivement tous ceux qui s'intéressent aux progrès de l'industrie. À l'étranger, on multiplie les laboratoires, les ateliers d'essais, les visites d'établissements industriels et les stages pratiques. On pousse aussi, au moins pour certains, à la connaissance approfondie des principales langues étrangères, et des notions essentielles en matière de commerce international, de manière à constituer, à côté des techniciens proprement dits, une nouvelle corporation, celle des ingénieurs commerciaux, qui a déjà rendu à l'Allemagne tant de services au point de vue de son expansion mondiale.

En prenant la question au point de vue le plus général, on a le choix entre deux systèmes Le premier consiste à donner aux futurs ingénieurs une instruction aussi large et aussi étendue que possible, de manière à les mettre à même de se reconnaître et de se conduire au milieu des situations industrielles les plus variées. C'est le système encyclopédique, surtout usité chez nous, qui a des avantages, mais aussi de graves inconvénients. Il est forcément superliciel et fait surtout travailler la mémoire, mais ne développe ni l'esprit de recheiche ni l'initiative individuelle. En en poussant à l'extrême les conséquences, on a souvent dit de ceux qui sont soumis à ce régime qu'ils sont « bons à tout, et propres à rien ». La formule est évidemment dure et exagérée, mais elle renferme sa part de vérité.

Le second système est celui de la spécialisation, qui permet un enseignement approfondi, théorique et pratique, dans la branche choisie. Au point de vue industriel, il conduit à d'excellents résultats. C'est en grande partie à lui que l'Allemagne paraît redevable du magnifique développement de ses industries chimiques et électriques. C'est vers ce système que s'orientent actuellement chez nous les Facultés des Sciences, comme je vous l'ai dit tout à l'heure.

Les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Et, à la vérité, il faut à la fois des ingénieurs spécialistes, connaissant à fond leur profession, et des ingénieurs possédant plutôt une instruction générale, qui les rend aptes à conduire des ensembles, embrassant un nombre plus ou moins grand de branches d'industrie. Au fond, malgré son nom, l'École des Mines de Paris n'a pas seulement pour objet de former de simples mineurs ou métallurgistes. La petite statistique que je vous indiquais tout à l'heure montre bien qu'elle obtient en fait un résultat plus élevé, qui est en somme celui de fournir les cadres supérieurs, je pourrais dire l'état-major de la grande armée du travail. Elle ne doit donc pas viser à un spécialisme trop étroit, et doit chercher à donner à ses nourrissons des vues larges et une instruction étendue. On peut toutefois se demander si on ne dépasse pas le but, et si on ne perd pas en profondeur ce qu'on gagne en étendue, autrement dit si tout cela ne reste pas un peu superficiel. Qui trop embrasse, mal étreint, dit le proverbe. Le développement et le progrès incessant des matières qu'on enseigne à l'École rend leur assimilation totale de plus en plus difficile, et entraîne une formation hâtive, qui risque de ne pas laisser une empreinte suffisante. Il nous semble en tout cas qu'il y aurait une distinction à faire entre les sciences générales, indispensables à tous, telles que la mécanique, l'électricité, etc., et les arts spéciaux, tels que l'exploitation des mines, la métallurgie, les chemins de fer, etc. Un programme plus rationnel consisterait donc à avoir à la base des études communes à tous les élèves, pour les premières, et pour les seconds des cours spéciaux, entre lesquels les élèves choisiraient suivant leurs préférences, quitte au besoin à prendre tout s'ils y trouvaient utilité et s'ils en avaient le temps et les moyens pécuniaires. Pour un homme ayant le goût de la mine, par exemple, et décidé à y faire sa carrière, il est bien inutile d'apprendre, en même temps que l'exploitation des mines, la métallurgie, la docimasie, les chemins de fer, etc. Qu'on lui donne une teinture de ces dernières industries, rien de mieux. Mais je pense qu'il vaudrait mieux, et pour lui et pour tout le monde, limiter et concentrer ses efforts, en les subordonnant au but qu'il a en vue. Je sais bien que la grosse objection est qu'on ne sait pas toujours ce que l'on fera en sortant de l'école, et que, suivant les circonstances, on peut s'orienter dans des directions très diverses et qu'on ne prévoit pas à l'avance. Mais je ne crois pas cette objection insurmontable, comme le montre l'exemple de l'étranger.

En tout cas, il y a un point peut-être encore plus important, sur lequel, pour terminer, j'attirerai votre attention. L'enseignement technique a un double rôle à remplir. Il doit être à la fois instructif et éducatif. Et par ce mot éducatif j'entends qu'il doit tendre à former le jugement, à développer l'initiative, à exercer l'ingéniosité. L'élève ne doit pas seulement apprendre à connaître des machines, des appareils, des procédés. On doit s'attacher à le rendre capable de les comparer, de se rendre compte de leurs avantages et de leurs inconvénients, et des perfectionnements qu'ils sont susceptibles de recevoir. Il faut qu'il s'exerce à observer, à vaincre les difficultés imprévues, à résoudre les problèmes pratiques, et à recueillir lui-même les renseignements nécessaires à leur solution. Il faut, en un mot, qu'il apprenne à poser nettement un problème industriel en ne perdant jamais de vue le côté économique de la question et a discerner, parmi les diverses solutions possibles dans un cas donné, celle qui conduira le plus directement et le plus avantageusement au but.

Or, tout cela, ce n'est pas l'enseignement ex cathedra qui le lui apprendra. C'est par des travaux pratiques sous toutes les formes, éclairés par les conférences et les explications des professeurs et de leurs assistants, qu'il s'habituera peu à peu à développer en lui cette réflexion et cette initiative personnelle, sans lesquelles il ne serait qu'un manoeuvre. C'est donc un motif de plus, et des plus puissants, pour ramener à ses justes limites l'enseignement oral, et à le décharger des matières étrangères à l'objectif personnel de chacun, pour utiliser le temps ainsi gagné en vue de cette formation éducative et pratique. On a fait déjà beaucoup dans cet ordre d'idées, mais je crois qu'il reste encore plus a faire.

Dans tous les cas, la concurrence nouvelle des ingénieurs sortis des Facultés et les difficultés croissantes de procurer une situation aux jeunes camarades sortant de l'Ecole, doivent tous nous engager à unir nos efforts pour conserver à notre bonne mère nourricière, l'École des Mines de Paris, la situation prédominante qu'elle a toujours eue jusqu'ici. C'est dans cette pensée que j'ai cru de mon devoir de vous signaler, sinon le danger, au moins les difficultés nouvelles auxquelles elle a à l'aire face, et en présence desquelles nous devons serrer les rangs pour ne pas laisser choir notre drapeau.

Je bois donc, avant tout, à la continuation de la prospérité de l'École et de votre Association, a la santé du président et des membres de votre Comité, dont les efforts méritent toute notre reconnaissance et tout notre appui, et à vous tous, mes chers camarades, jeunes et vieux, qui êtes venus aujourd'hui une fois de plus resserrer les liens d'une confraternité qui, pour n'être pas inscrite dans les tablettes de la loi, n'en est que plus vivante dans nos coeurs.


Bulletin de l'Association des Anciens élèves de l'Ecole des mines de Paris, 1935 :

Allocution prononcée aux obsèques de Lucien FÈVRE, le 10 Avril 1935, par le Président du Comité Central des Houillères de France.

L'Industrie houillère que Lucien Fèvre a si longtemps et si efficacement servie ne peut le laisser aller à l'éternel repos sans porter à cet ingénieur éminent, à cet administrateur si sage, à ce collègue courtois, modeste et sûr entre tous, l'hommage de sa tristesse émue et de sa fidèle affection.

Il nous venait de ce Corps des Mines où nous avons accoutumé de trouver, en même temps qu'un contrôle actif et averti, une pépinière de hauts techniciens et de grands directeurs.

Nommé Ingénieur en Chef du Pas-de-Calais en 1902, il quittait le Corps des Mines en 1906 pour assumer, dans notre industrie, ce poste d'Ingénieur Conseil où, du premier coup, il se révéla un maître et qui le porta vite au premier rang.

Les missions se succédèrent rapidement. On peut dire que, dans les vingt ans qui suivirent, pas un de nos grands problèmes techniques ne lui fut étranger et que c'est presque toujours son nom qu'on lit au bas des rapports célèbres qui ont guidé nos grandes initiatives et demeurent des modèles de notre art.

Mais l'entreprise qui avait eu recours à ses lumières et pesé pratiquement la valeur de son jugement ne s'en tenait pas à ce trop court contact.

Sûre de l'homme dont elle avait mesuré la valeur, elle l'appelait bientôt à son Conseil d'Administration et c'est ainsi que nous avons vu M. Fèvre s'asseoir successivement au fauteuil de nos plus grandes mines.

La Grand'Combe, Liévin, Albi, Rochebelle, le Guergour, lui avaient fait place dès avant la guerre ou tout de suite après.

Il fut alors le Conseil d'abord, puis l'administrateur des grandes entreprises tentées en commun par la corporation: Sarre-et-Moselle, reprise dans la Lorraine retrouvée; Skarboferme, constituée à la demande des Gouvernements français et polonais pour l'exploitation des domaines houillers du fisc Silésien.

Il y apporta sa richesse de documentation et sa sûreté de jugement et aussi cette sobriété d'esprit toujours claire et équilibrée.

Le Bureau du Comité des Houillères l'avait demandé aux grandes affaires qu'il administrait.

Il siégeait à la Commission d'Administration, ainsi directement mêlé au plus actif de notre vie corporative. Partout il inspirait estime et confiance. L'homme était à la hauteur du praticien et du savant. Sa longue lutte contre un mal inexorable fut un modèle de patience, de sérénité et de méthode. Tout autre que lui n'y eut pas — comme il le fit — tenu quelque dix ans. Cette lutte il la mena avec un courage, une tranquillité d'âme, une confiance dans la raison, dans l'expérience, dans l'amitié, dans ses destinées finales qui appelait — avec la discrétion qui fut toujours sa règle, — l'admiration de tous ceux qui le connaissaient.

Et ainsi cette belle vie s'est déroulée comme une longue journée de travail, au sein d'une famille également estimable par la dignité, le nombre et l'union, au fil des tâches professionnelles conservées jusqu'au bout, dans le culte des hautes valeurs morales, au service du pays et de la mine.

Le soir venu, l'infirmité, la douleur physique ne l'avaient ni abattu ni aigri et c'est avec la sérénité du sage et du chrétien qu'il vient de nous quitter.

A la douleur inconsolable du foyer désolé, au deuil de l'amitié, l'affection émue et attristée de la grande famille professionnelle dont il a été si longtemps une des lumières fera -- vous le sentez tous, Messieurs -- un durable et fidèle écho.


Graffitis laissés par une équipe d'élèves de l'Ecole des mines de Paris dans les catacombes. On reconnaît le nom de Emilio Damour, un camarade de promotion de Fèvre.
Crédits photographiques : Ecole des mines de Paris et Aymeline Wrona. Photo réalisée sur une idée de Gilles Thomas.
Voir aussi : Les murs de l'histoire / L'histoire des murs, par Gilles Thomas