TRAVAUX
DU
COMITÉ FRANÇAIS D'HISTOIRE DE LA GÉOLOGIE
- Troisième série -
T.IX (1995)

Jean GAUDANT
Analyse d'ouvrage
S. Figueirôa & M. Lopes (Orgs.) :
Geological Sciences in Latin America
Scientific Relations and Exchanges

UNICAMP/IG, Campinas, SP (Brésil), 1994, 402 p.


COMITÉ FRANÇAIS D'HISTOIRE DE LA GÉOLOGIE (COFRHIGEO) (séance du 21 juin 1995)

Voilà un nouveau livre consacré à l'Histoire de la Géologie. Il est issu du XVIIIème symposium de l'INHIGEO organisé en 1993 par l'Université de Campinas (Sâo Paolo). Il est tout à l'honneur des organisateurs de ce symposium, Mmes S. F. de Mendonça Figueirôa et M.M. Lopes. Sa publication témoigne de la vitalité remarquable de l'Histoire des Sciences en Amérique latine. Un coup d'oeil sélectif sur sa table des matières permet d'attirer l'attention sur les articles susceptibles de capter l'attention des lecteurs européens.

Le volume s'ouvre sur l'évocation de quelques personnalités dont l'oeuvre fut plus ou moins profondément influencée par l'Amérique latine. C'est ainsi que W. A. S. Sarjeant consacre un bref article au naturaliste irlandais Joseph Pentland (1797-1873) qui, après avoir été l'assistant de Georges Cuvier à Paris, séjourna à deux reprises en Bolivie entre 1826 et 1839.

L'exécrable déconvenue de l'Anglais John H. Fryer (1777-1855) nous est contée par H. Torrens qui montre comment cet ingénieur des mines, recruté pour l'exploitation des mines de Bolivie, vécut un véritable cauchemar à son arrivée en Amérique du Sud en juillet 1826 en raison de la fermeture des mines de Potosi provoquée par la crise du système bancaire britannique.

M.M. Lopes souligne le rôle majeur joué par les géologues nord-américains - et tout particulièrement par Charles F. Hartt (1840-1878) et Orville Aldabert Derby (1851-1915) — dans le développement des collections géologiques et minéralogiques du Musée national brésilien et, plus généralement, dans l'exploration géologique de ce pays à la fin du siècle dernier. En outre, en collaboration avec S. F. de Mendonça Figueirôa, W.R. Brice se penche plus en détail sur la personnalité de Charles Frédéric Hartt qui sacrifia sa vie pour assouvir l'implacable fascination qu'exerçait sur lui le Brésil.

Pour sa part, U. Marvin raconte la surprenante histoire de la mystérieuse météorite de Campo del Cielo (Argentine) qui ne fut observée qu'à deux reprises (1576 et 1774) et qui est aujourd'hui introuvable en dépit de sa masse considérable (une vingtaine de tonnes).

L'exploration géologique de l'Amérique latine est évoquée à travers plusieurs articles parmi lesquels celui d'A. Espinosa-Baquero met parfaitement en valeur l'importance des trois grandes expéditions géologiques organisées par des savants européens au XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle. Ce fut tout d'abord celle (1735-1743) de Pierre Bouguer et de Ch. de La Condamine qui, associés à l'espagnol A. de Ulloa, mesurèrent un arc de méridien en Equateur avant que Bouguer ne fît au Chimborazo les observations qui lui firent concevoir les lois fondamentales de la gravité et qu'A. de Ulloa ne découvrît le platine. La mission d'A. von Humboldt (1800-1804) avait pour objectif principal de comparer la géologie du Nouveau Monde à celle de notre continent et de jouer un rôle de précurseur dans l'exploration géologique de la Colombie, de l'Equateur et du Venezuela. Enfin, de 1823 à 1831, J.-B. Boussingault réalisa des prospections minières en Colombie et contribua à introduire l'utilisation d'analyses chimiques dans la recherche minière.

C. Serrano traite des transferts de technologie relatifs à la technique de l'amalgamation du minerai d'argent avec le mercure. Il montre clairement que les échanges furent loin d'être à sens unique entre l'Amérique latine et l'Europe depuis le milieu du XVIème siècle jusqu'à la fin du XVIIIème siècle. Ainsi, l'ouvrage du Père Alvaro Alonso Barba, Artes de los Metales (1640) prouve que l'utilisation du cuivre métallique dans le traitement des minerais argentifères fut appliquée pour la première fois en Bolivie, avant que ce procédé ne subisse des perfectionnements en Europe. Certains échanges technologiques eurent également lieu entre les mines de Nouvelle Espagne (Mexique) et celles de Potosí (Bolivie). De plus, il n'est pas insignifiant de souligner qu'une Ecole des Mines et de Métallurgie fut créée à Potosí dès 1757, soit huit ans avant l'Académie minière de Freiberg.

M. Guntau et P. Schmidt mettent en lumière l'influence exercée en Amérique latine par l'Académie minière de Freiberg où furent formés des ingénieurs géologues espagnols et brésiliens parmi lesquels A. Hanuel del Rio - qui fut à Freiberg le condisciple d'A. von Humboldt et de L. von Buch - joua un rôle important en organisant en 1788 la venue au Mexique d'ingénieurs des mines allemands parmi lesquels F. G. Sonneschmidt. Cette influence continua à s'exercer jusqu'au milieu de notre siècle.

Comme le montre fort bien S. F. de Mendonça Figueirôa, la mise en place d'institutions scientifiques fut un facteur décisif du développement des études géologiques au Brésil. En 1810, la création sur le modèle de notre école Polytechnique d'une Académie militaire royale, rebaptisée école Centrale en 1858 puis, école Polytechnique en 1874, permit de donner aux élèves ingénieurs une formation très large qui incluait la minéralogie, la métallurgie et l'histoire naturelle. Ce n'est toutefois qu'en 1875 que fut créée une éphémère Commission géologique du Brésil dirigée par Ch. F. Hartt à laquelle succéda ultérieurement une Commission géographique et géologique établie à São Paulo. Il fallut cependant attendre 1907 pour que fût enfin créé, grâce aux efforts opiniâtres d'O. Derby, le Service géologique et minéralogique du Brésil.

En conclusion, Geological Sciences in Latin America est un livre dont l'intérêt dépasse très largement les limites de ce continent en raison de la part importante qu'y prirent plusieurs pays européens, ainsi que les Etats-Unis, dans l'exploration géologique, l'exploitation minière et la mise en place d'institutions scientifiques modernes. Sa lecture est donc fortement conseillée aussi bien aux historiens de la géologie qu'aux géologues intéressés par l'histoire de leur discipline.