TRAVAUX
DU
COMITÉ FRANÇAIS D'HISTOIRE DE LA GÉOLOGIE
- Première série -
(1977)

Théodore Monod
L'EMERAUDE DES GARAMANTES ; HISTOIRE D'UN MYTHE.

COMITÉ FRANÇAIS D'HISTOIRE DE LA GÉOLOGIE (COFRHIGEO) (séance du 10 mars 1977)

Le récent ouvrage de E. Boissonnade (1971) qui parle du "prodigieux trésor enfoui par les guerriers Garamantes" et des "émeraudes de Flatters", m'a fourni l'occasion de rouvrir le dossier et de tenter de rechercher l'origine de la légende des Emeraudes garamantiques.

I - Les textes anciens

Si, comme on le répète volontiers, sans avoir d'ailleurs toujours pris soin de vérifier les sources, les Anciens ont parlé d'émeraude en Libye, chez les Garamantes, on devrait tout de même pouvoir retrouver les textes correspondants. Je m'y suis efforcé à plusieurs reprises et toujours avec le plus total insuccès.

1 ) Textes grecs

2 ) Textes latins

De cette rapide enquête se dégage la conclusion qu'en ce qui concerne la Libye saharienne (pays des Garamantes et des Nasamons) l'émeraude, vraie ou non, n'est pas nommée une seule fois,, à ma connaissance. Aucun des noms utilisés, anthrax, escarboucles, calcédoine,, sandarèse, etc..., ne semble a priori désigner une pierre verte : si l'amazonite se trouve visée, c'est sous un nom inidentifiable ; il se peut évidemment que le nom de "pierre de Carthage" (carchédoine, calcédoines) soit en fait un terme très compréhensif, couvrant nombre d'espèces minérales de couleurs diverses.

II - Les auteurs modernes

De siècle en siècle on relira Strabon et Pline.

En 1855, un colon algérien, Nicaise, croit découvrir dans la haute vallée de l'Harrach, "des topazes et des émeraudes", renseignement confirmé par un Ingénieur des Mines, Ludovic Ville, mais qui ne parle plus en 1857 que de "gîtes de tourmaline verte".

La première mention d'émeraude des Garamantes se retrouve, pour autant que je sache, dans les classiques "Touareg du Nord" de Henri Duveyrier, qui parle de "l'ancienne émeraude garamantique des Musées", des "émeraudes garamantiques jadis si célèbres à Rome" et des "émeraudes enchâssées dans des bagues provenant des fouilles des anciens tombeaux" du Fezzan. Où Duveyrier, savant érudit et sérieux, a-t-il pu trouver ses sources ? La seule explication possible est qu'il ait utilisé le mot "émeraude", désignant un béryl, pour une autre pierre, par exemple de l'amazonite ; mais alors, second problème, où sont ses sources pour l'amazonite libyenne "des musées" ou de Rome ?

Flamand reviendra sur les "émeraudes" du Touat de Duveyrier, pour conclure que si des spécimens sont bien venus "du Touat", cela ne peut signifier que "par le Touat" , avec une origine première plus lointaine, orientale peut-être.

Paul Flatters, au cours de sa seconde mission (1881), n'oubliera pas les émeraudes sahariennes devenues "grosses comme un oeuf". Le récit d'un survivant confirme le journal de route. On est peut-être, à juste titre, surpris de voir mentionnés avec le plus grand sérieux, 50 kg d'emeraudes dont certaines de la grosseur d'un oeuf, et dans le journal de route d'une mission comptant un Ingénieur des Mines chargé des travaux de Géologie. Même l'hypothèse amazonite nous échappe devant le volume des échantillons recueillis. Il semble qu'il s'agisse d'une roche, par exemple d'une pegmatite à amazonite, mais on ne le saura jamais.

Pour la "période Conrad Kilian", il faudrait rappeler les textes en détail, car l'auteur a involontairement contribué à accréditer la légende de l'émeraude des Garamantes, fondée sur l'amalgame ; pierres garamantiques (non vertes, celles des auteurs anciens) -"emeraude"(au sens de pierre verte) -emeraude vraie [béryl]. Deux missions ne permettront pas la découverte de nombreux débris d'amazonite. Kilian finit par douter de l'existence d'émeraudes, puis revient sur ses dires en citant les écrivains latins. Il affirme avoir trouvé une emeraude qu'il montre à l'Académie des Inscriptions, "Première confirmation objective qui vienne du Pays des Garamantes lui-même" de la véracité des écrits latins sur l'existence d'émeraudes Garamantiques. En fait, la pierre de Kilian a pu venir de très loin : une origine locale en plein territoire sédimentaire, est évidemment exclue.

Les archéologues italiens, ayant entrepris l'étude du vrai pays des Garamantes, le Fezzan, ne mentionnent nulle part l'existence d'émeraude.

S'il fallait résumer les résultats de cette enquête, je crois qu'on pourrait aujourd'hui et dans l'état actuel de nos connaissances, conclure de la sorte :